Commentaire composé sur l'article "Beau, beauté" du dictionnaire philosophique de Voltaire

Commentaire composé sur l'article "Beau, beauté" du dictionnaire philosophique de Voltaire

Photo by Jack Hamilton on Unsplash
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Texte

Beau, beauté

 

    Demandez à un crapaud ce que c'est que la Beauté, le grand beau, le to kalon1 ! Il vous répondra que c'est sa femelle avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée ; le beau est pour lui une peau noire, huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté.

 

    Interrogez le diable ; il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes, et une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias2 ; il leur faut quelque chose de conforme à l'archétype du beau en essence3, au to kalon.

 

    J'assistais un jour à une tragédie auprès d'un philosophe. « Que cela est beau ! disait-il. — Que trouvez-vous là de beau ? lui dis-je. — C'est, dit-il, que l'auteur a atteint son but ». Le lendemain il prit une médecine qui lui fit du bien. « Elle a atteint son but, lui dis-je ; voilà une belle médecine » ! Il comprit qu'on ne peut dire qu'une médecine est belle, et que pour donner à quelque chose le nom de beauté, il faut qu'elle vous cause de l'admiration et du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, et que c'était là le to kalon, le beau.

 

    Nous fîmes un voyage en Angleterre : on y joua la même pièce parfaitement traduite ; elle fit bâiller tous les spectateurs. « Oh ! oh, dit-il, le to kalon n'est pas le même pour les Anglais et pour les Français. » Il conclut, après bien des réflexions, que le beau est très relatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome, et ce qui est de mode à Paris ne l'est pas à Pékin ; et il s'épargna la peine de composer un long traité sur le beau. 

 

Voltaire, Dictionnaire philosophique

 

1 to kalon = beau en grec

2 galimatias = propos incompréhensibles 

 

3 archétype du beau en essence = la beauté idéale

Commentaire composé

I La structure de son argumentation 

a) Une argumentation fondée sur l’exemple 

 

 “Demandez à un crapaud ce que c'est que la Beauté, le grand beau, le to kalon !” : Voltaire débute son texte par un exemple dont le personnage principal est un crapaud, ainsi il interpelle son lecteur qui ne s’attend pas à la suite. 

 

“le to kalon !” : Par ailleurs, il introduit le thème de son texte sous sa forme latine ce qui donne une impression d’authenticité et de rigueur comme si il avait mené une étude scientifique sur qu’est-ce que la beauté. 

 

“Demandez”,”Interrogez”: À travers les impératifs, l’auteur ne cherche pas à donner des ordres à ses lecteurs mais bien à créer un lien presque amical entre eux. 

 

“Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias ; il leur faut quelque chose de conforme à l'archétype du beau en essence, au to kalon.” : Le fait d’utiliser de nombreux exemples permet d’ancrer sa thèse. 

 

“J'assistais” “Nous fîmes un voyage en Angleterre” : Voltaire utilise la première personne du singulier et du pluriel comme pour prouver qu’il a lui même expérimenté les faits qu’il relate afin d’apporter des arguments justes. 

 

“« Que cela est beau ! disait-il. — Que trouvez-vous là de beau ? lui dis-je. — C'est, dit-il, que l'auteur a atteint son but »” : De même dans l’utilisation du discours indirect libre qui rend le texte authentique. 

 

De manière générale le texte est organisé en paragraphes qui se suffisent à eux-mêmes. Par ailleurs, ces paragraphes nous donnent une impression d’éloignement. En effet, l’argumentation débute par l’exemple d’un crapaud, se poursuit par celui d’un homme puis par celui du diable, du philosophe, du médecin et se finit par celui d’un autre pays. 

 

“Il conclut, après bien des réflexions, que le beau est très relatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome, et ce qui est de mode à Paris ne l'est pas à Pékin ; et il s'épargna la peine de composer un long traité sur le beau.”: Le texte se termine par une apparente morale notamment grâce au verbe “conclure” qui est suivi par un rapide résumé qui relate l’ensemble du texte. 

 

b) L’humour et les dialogues

 

 “Il vous répondra que c'est sa femelle avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun.” : L’exemple du crapaud pour expliciter ses arguments sonne comme une touche d’humour. Ainsi le lecteur perçoit le texte sous un autre angle et sans aprioris. 

 

“Interrogez le diable ; il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes, et une queue.” : L’exemple du diable relève encore une fois de son humour, il semble avant tout vouloir décontracter ses lecteurs. 

 

“Le lendemain il prit une médecine qui lui fit du bien. « Elle a atteint son but, lui dis-je ; voilà une belle médecine » ! Il comprit qu'on ne peut dire qu'une médecine est belle, et que pour donner à quelque chose le nom de beauté, il faut qu'elle vous cause de l'admiration et du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, et que c'était là le to kalon, le beau.” : Voltaire joue une nouvelle fois sur l’humour puisqu’il se moque du médecin en tournant son argument en dérision.

 

 

II Le message 

a) La relativité

 

Les nombreux exemples de Voltaire font réfléchir le lecteur qui relativise petit à petit sur ce qu’est la beauté. 

 

“Il vous répondra que c'est sa femelle avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée ; le beau est pour lui une peau noire, huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté.” : Tout d’abord, Voltaire montre la relativité à travers des exemples parfois aux antipodes comme le crapaud et l’homme de Guinée. Ainsi on s’aperçoit bien que la définition de la beauté est personnelle et subjective puisque ce qui “cause de l'admiration et du plaisir” chez la grenouille n’est pas ce qui “cause de l'admiration et du plaisir” chez l’homme de Guinée. 

 

“on y joua la même pièce parfaitement traduite ; elle fit bâiller tous les spectateurs.” : Le dernier exemple de Voltaire traduit l’ensemble de son texte. En effet, une seule chose peut être perçue différemment selon les valeurs du destinataire. Il paraît alors évident que la perception de la beauté n’est pas la même pour un crapaud et pour un homme. 

 

b) Une portée universelle

 

“le to kalon !” : Par ailleurs, il introduit le thème de son texte sous sa forme latine ce qui donne une impression d’authenticité et d’universalité.

 

“un crapaud”,”un nègre de Guinée”,“ Interrogez le diable”, ”les philosophes” : Le fait que Voltaire fasse intervenir toute sorte de personnes dans ses exemples montre que le message est universel. 

 

“ Nous fîmes un voyage en Angleterre” : Le dernier exemple est celui d’un autre pays, l’Angleterre. L’universalité de ce texte atteint ainsi son paroxysme puis le texte semble destiné non pas seulement aux français mais bien au monde entier. 

 

 

“un nègre de Guinée” : Dans ses exemples Voltaire ne définit pas directement une personne puisqu’il utilise des articles indéfinis ce qui crée une certaine universalité tout comme le fait qu’il utilise des exemples dont les personnes n’ont pas la même fonction ou ne sont tout simplement pas de la même nature. 


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