Commentaire composé sur La Boétie, extrait du Discours de la servitude volontaire

Commentaire composé sur La Boétie, extrait du Discours de la servitude volontaire

Photo by John Salvino on Unsplash
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Texte

Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu’il les mène à la guerre, à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir.

 

    Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre. 

 

 

    La Boétie, extrait du Discours de la servitude volontaire

Commentaire composé

I Une argumentation paradoxale

a) La culpabilisation 

 

“Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien !”: Dès la première phrase, les destinataires de ce texte sont désignés. Cependant ils sont nommés de façon péjorative. L’usage d’une gradation “gens,peuples, nations” associée à la marque du pluriel semblent montrer que le texte est destiné à tous le monde. On remarque aussi l’emploi du pronom possessif “vous” qui renvoi encore une fois au lecteur qui se sent alors concerné. 

 

“Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres !” : L’utilisation de verbe tel que “laissez enlever” montre l’inactivité des personnes qui se soumettent sans même réagir. Pour faire culpabiliser son lecteur, La Boétie parle des ancêtres comme pour montrer qu’ils ne méritent pas d’appartenir à cette lignée. Tout cela accompagné d’un point d’exclamation pour marquer son indignation. 

 

“Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire.” : Le lecteur culpabilise puisqu’il se rend compte qu’il a tout entre les mains pour pouvoir mettre fin à la domination du maître.

 

 “A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ?” : Le lecteur culpabilise d’autant puisqu’il réalise qu’il est en fait un esclave et que c’est grâce à sa surestimation de l’autre que ce dernier est devenu maître. 

 

“Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ?” : La culpabilisation du lecteur atteint son paroxysme lorsque cette personne devient elle-même complice de son propre malheur. 

 

“Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu’il les mène à la guerre, à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances.” : La Boétie montre une nouvelle fois que le lecteur est un complice du maître à travers une longue énumération qui relate ses actions qui l’impliquent dans son malheur. 

 

“Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte.” : La Boétie montre, à travers des verbes marquants la fragilité, la dévotion des personnes envers leur maître qui les conduit peu à peu vers la mort. 

 

b) L’usage de questions rhétoriques 

 

“D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ?” : La Boétie fait recours à de nombreuses questions rhétoriques ce qui permet de sensibiliser d’autant plus le lecteur. À travers cette question, l’auteur montre que les serviteurs du “maître” sont eux-même trahis puisqu’ils sont tous “espions”.  

 

“Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ?” : Les questions rhétoriques cherchent à impliquer le lecteur et aussi à le choquer. 

 

“Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ?” : Certaines questions rhétoriques ont pour objectif de faire agir la personne concernée. 

 

II Faire réfléchir le lecteur 

a) Sur l’esclavage

 

“Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous.” : Les personnes décrites apparaissent comme des esclaves libres de rien, passifs et surtout sans biens. 

 

“Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort.” : Le dévouement pour “l’ennemi” semble fort ce qui renforce l’illusion d’esclavage puisque l’homme semble prêt à tout même à la mort. La gradation “ces dégâts, ces malheurs, cette ruine” montre les causes de cet esclavage qui conduit l’homme à sa destruction. 

 

“Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes.” : La Boétie, remet ici en question l’esclavage puisque “le maître” est exactement comme l’esclave physiquement. Le groupe nominal “dernier des habitants du nombre infini des nos villes” où le mot “dernier” et “infini” donne une impression de petitesse sert avant tout de comparaison avec le maître et ainsi de montrer son égalité avec autrui. 

 

“Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ?” : La personne désignée est vue comme un pantin dont le maître se sert quand il le souhaite tout comme un esclave. 

 

 “A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ?” : 

 

b) Sur les moyens de s’en délivrer

 

“Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies” : La Boétie utilise le conditionnel pour construire un irréel du passé “regarderiez”. 

 

“Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire.” : Le lecteur se rend compte qu’il a tout entre les mains pour pouvoir mettre fin à la domination du “maître”.

 

“Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ?” : La Boétie expose les moyens pour se délivrer de cet esclavage et ainsi devenir aussi puissant que le maître. 

 

“Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir.” : L’utilisation du conditionnel “pourriez” montre que la situation actuelle peut changer seulement si ces esclaves le veulent et ainsi deviennent actifs pour lutter contre leur maître, au moins par la pensée. 

 

 

“Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre.” Cette dernière phrase du texte utilise l’impératif comme pour donner un ordre, ce qui insiste sur l’urgence de la situation qu’il faut à tout prix changer. 


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