Commentaire composé sur Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes - La rencontre avec Yvonne de Galais

Commentaire composé sur Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes - La rencontre avec Yvonne de Galais

Photo by Nick Fewings on Unsplash
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Texte

 La vieille dame resta sur la rive, et, sans savoir comment, Meaulnes se trouva dans le même yacht que la jeune châtelaine. Il s'accouda sur le pont, tenant d'une main son chapeau battu par le grand vent, et il put regarder à l'aise la jeune fille, qui s'était assise à l'abri. Elle aussi le regardait. Elle répondait à ses compagnes, souriait, puis posait doucement ses yeux bleus sur lui, en tenant sa lèvre un peu mordue.

    Un grand silence régnait sur les berges prochaines. Le bateau filait avec un bruit calme de machine et d'eau. On eût pu se croire au cœur de l'été. On allait aborder, semblait-il, dans le beau jardin de quelque maison de campagne. La jeune fille s'y promènerait sous une ombrelle blanche. Jusqu'au soir on entendrait les tourterelles gémir... Mais soudain une rafale glacée venait rappeler décembre aux invités de cette étrange fête.

    On aborda devant un bois de sapins. Sur le débarcadère, les passagers durent attendre un instant, serrés les uns contre les autres, qu'un des bateliers eût ouvert le cadenas de la barrière... Avec quel émoi Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute où, sur le bord de l'étang, il avait eu très près du sien le visage désormais perdu de la jeune fille ! Il avait regardé ce profil si pur, de tous ses yeux, jusqu'à ce qu'ils fussent près de s'emplir de larmes. Et il se rappelait avoir vu, comme un secret délicat qu'elle lui eût confié, un peu de poudre restée sur sa joue...

    A terre, tout s'arrangea comme dans un rêve. Tandis que les enfants couraient avec des cris de joie, que des groupes se formaient et s'éparpillaient à travers bois, Meaulnes s'avança dans une allée, où, dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva près d'elle sans avoir eu le temps de réfléchir :

    "Vous êtes belle", dit-il simplement.

    Mais elle hâta le pas et, sans répondre, prit une allée transversale. D'autres promeneurs couraient, jouaient à travers les avenues, chacun errant à sa guise, conduit seulement par sa libre fantaisie. Le jeune homme se reprocha vivement ce qu'il appelait sa balourdise, sa grossièreté, sa sottise. Il errait au hasard, persuadé qu'il ne reverrait plus cette gracieuse créature, lorsqu'il l'aperçut soudain venant à sa rencontre et forcée de passer près de lui dans l'étroit sentier. Elle écartait de ses deux mains nues les plis de son grand manteau. Elle avait des souliers noirs très découverts. Ses chevilles étaient si fines qu'elles pliaient par instants et qu'on craignait de les voir se briser.

    Cette fois, le jeune homme salua, en disant très bas :

    "Voulez-vous me pardonner ?

    - Je vous pardonne, dit-elle gravement. Mais il faut que je rejoigne les enfants, puisqu'ils sont les maîtres aujourd'hui. Adieu".

    Augustin la supplia de rester un instant encore. Il lui parlait avec gaucherie, mais d'un ton si troublé, si plein de désarroi, qu'elle marcha plus lentement et l'écouta.

    "Je ne sais même pas qui vous êtes", dit-elle enfin. Elle prononçait chaque mot d'un ton uniforme, en appuyant de la même façon sur chacun, mais en disant plus doucement le dernier... Ensuite elle reprenait son visage immobile, sa bouche un peu mordue, et ses yeux bleus regardaient fixement au loin.

    "Je ne sais pas non plus votre nom", répondit Meaulnes.

    Ils suivaient maintenant un chemin découvert, et l'on voyait à quelque distance les invités se presser autour d'une maison isolée dans la pleine campagne.

    "Voici la 'maison de Frantz'", dit la jeune fille ; il faut que je vous quitte..."

    Elle hésita, le regarda un instant en souriant et dit :

    "Mon nom ?... Je suis mademoiselle Yvonne de Galais..."

    Et elle s'échappa. 

 

 

Alain-Fournier - Le Grand Meaulnes - La rencontre avec Yvonne de Galais 

Commentaire composé

1- Une scène de rencontre classique

 

“Elle aussi le regardait” : Les deux personnages se regardent mutuellement comme dans la plupart des scènes de rencontres.

 

“Il avait regardé ce profil si pur, de tous ses yeux, jusqu'à ce qu'ils fussent près de s'emplir de larmes” : traditionnellement les hommes tombent amoureux par le regard. “Avec quel émoi Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute où, sur le bord de l'étang, il avait eu très près du sien le visage désormais perdu de la jeune fille !” : le mot “émoi” souligne la sensibilité à fleur de peau d’Augustin. De plus, l’eau représentée ici par l’étang symbolise les sentiments.

 

“Tandis que les enfants couraient avec des cris de joie, que des groupes se formaient et s'éparpillaient à travers bois, Meaulnes s'avança dans une allée, où, dix pas devant lui, marchait la jeune fille.” : Même dans un chaos, Meaulnes ne voit qu’Yvonne. Il est comme magnétisé par elle.

 

“Elle écartait de ses deux mains nues les plis de son grand manteau. Elle avait des souliers noirs très découverts. Ses chevilles étaient si fines qu'elles pliaient par instants et qu'on craignait de les voir se briser” : Yvonne nous est décrite à travers le regard de Meaulnes. 

 

 

2- Le discours indirect libre montre les désirs du personnage d’Augustin Meaulnes

 

“La jeune fille s'y promènerait sous une ombrelle blanche. Jusqu'au soir on entendrait les tourterelles gémir…” : Le discours indirect libre montre que Meaulnes imagine ce que Yvonne ferait, il évoque ses désirs. Il ne pense plus qu’à elle.

 

“Mais soudain une rafale glacée venait rappeler décembre aux invités de cette étrange fête.” : On retrouve une certaine ironie de la part du narrateur puisque Augustin qui nageait en plein fantasme se fait ramener à la réalité par le vent qui refroidit ses ardeurs. 

“Il avait regardé ce profil si pur, de tous ses yeux, jusqu'à ce qu'ils fussent près de s'emplir de larmes” : Avec l’expression “de tous ses yeux”, le narrateur ridiculise son personnage qui idéalise trop Yvonne et est présenté comme trop émotif.

 

“A terre, tout s'arrangea comme dans un rêve.” : Meaulnes devient euphorique parce qu’il est complètement amoureux. 

“Le jeune homme se reprocha vivement ce qu'il appelait sa balourdise, sa grossièreté, sa sottise. Il errait au hasard, persuadé qu'il ne reverrait plus cette gracieuse créature” : Meaulnes est malheureux à cause de la femme qui l’ignore. Il est présenté comme un adolescent qui manque de confiance en lui.

 

 

3- Une femme inaccessible et mystérieuse 

 

“Mais elle hâta le pas et, sans répondre, prit une allée transversale” : Yvonne ne prend pas Meaulnes en compte, elle ne se laisse pas séduire. 

 

“- Je vous pardonne, dit-elle gravement. Mais il faut que je rejoigne les enfants, puisqu'ils sont les maîtres aujourd'hui. Adieu".” : Yvonne ne montre aucun intérêt envers Meaulnes. Elle lui répond seulement par politesse.

 

“Augustin la supplia de rester un instant encore. Il lui parlait avec gaucherie, mais d'un ton si troublé, si plein de désarroi, qu'elle marcha plus lentement et l'écouta.” : Yvonne reste avec Meaulnes parce qu’elle a pitié de lui. 

 

“Elle prononçait chaque mot d'un ton uniforme, en appuyant de la même façon sur chacun, mais en disant plus doucement le dernier... Ensuite elle reprenait son visage immobile, sa bouche un peu mordue, et ses yeux bleus regardaient fixement au loin.” : Yvonne reste neutre et insensible face à Meaulnes, elle est désintéressée. 

 

“Elle hésita, le regarda un instant en souriant et dit :

    "Mon nom ?... Je suis mademoiselle Yvonne de Galais..."

 

    Et elle s'échappa.” : Yvonne joue complètement avec Meaulnes. Elle lui donne un espoir et s’enfuit ensuite rapidement. C’est donc une femme plutôt cruelle qui n’a pas de compassion pour Augustin. 


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