Commentaire composé sur Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses, lettre 81

Commentaire composé sur Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses, lettre 81

Photo by Carli Jeen on Unsplash
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Texte

Lettre LXXXI

La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont

 

Si pourtant vous m’avez vue, disposant des événements & des opinions, faire de ces hommes si redoutables les jouets de mes caprices ou de mes fantaisies ; ôter aux uns la volonté de me nuire, aux autres la puissance ; si j’ai su tour à tour, & suivant mes goûts mobiles, attacher à ma suite ou rejeter loin de moi ces tyrans détrônés devenus mes esclaves ; si, au milieu de ces révolutions fréquentes, ma réputation s’est pourtant conservée pure, n’avez-vous pas dû en conclure que, née pour venger mon sexe & maîtriser le vôtre, j’avais su me créer des moyens inconnus jusqu’à moi ?

Ah ! gardez vos conseils & vos craintes pour ces femmes à délire, & qui se disent à sentiments, dont l’imagination exaltée ferait croire que la nature a placé leurs sens dans leur tête ; qui n’ayant jamais réfléchi, confondent sans cesse l’amour & l’amant ; qui, dans leur folle illusion, croient que celui-là seul avec qui elles ont cherché le plaisir en est l’unique dépositaire ; &, vraies superstitieuses, ont pour le prêtre, le respect & la foi qui n’est dû qu’à la divinité.

Craignez encore pour celles qui, plus vaines que prudentes, ne savent pas au besoin consentir à se faire quitter.

Tremblez surtout pour ces femmes actives dans leur oisiveté, que vous nommez sensibles, & dont l’amour s’empare si facilement de toute l’existence ; qui sentent le besoin de s’en occuper encore, même alors qu’elles n’en jouissent pas ; & s’abandonnant sans réserve à la fermentation de leurs idées, enfantent par elles ces lettres brûlantes, si douces, mais si dangereuses à écrire ; & ne craignent pas de confier ces preuves de leur faiblesse à l’objet qui les cause : imprudentes, qui dans leur amant actuel ne savent pas voir leur ennemi futur !

Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? Quand m’avez-vous vue m’écarter des règles que je me suis prescrites & manquer à mes principes ? je dis mes principes, & je le dis à dessein : car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen & suivis par habitude ; ils sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai créés, & je puis dire que je suis mon ouvrage.

Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j’étais vouée par état au silence & à l’inaction, j’ai su en profiter pour observer & réfléchir. Tandis qu’on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu à la vérité les discours qu’on s’empressait de me tenir, je recueillais avec soin ceux qu’on cherchait à me cacher.

Cette utile curiosité, en servant à m’instruire, m’apprit encore à dissimuler : forcée souvent de cacher les objets de mon attention aux yeux qui m’entouraient, j’essayai de guider les miens à mon gré ; j’obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que depuis vous avez loué si souvent. Encouragée par ce premier succès, je tâchai de régler de même les divers mouvements de ma figure. Ressentais-je quelque chagrin, je m’étudiais à prendre l’air de la sécurité, même celui de la joie ; j’ai porté le zèle jusqu’à me causer des douleurs volontaires, pour chercher pendant ce temps l’expression du plaisir. Je me suis travaillée avec le même soin & plus de peine pour réprimer les symptômes d’une joie inattendue. C’est ainsi que j’ai su prendre sur ma physionomie cette puissance dont je vous ai vu quelquefois si étonné.

 

 

Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses, lettre 81

Commentaire composé

Le 18ème siècle est le siècle des Lumières. De nombreux auteurs luttent contre les injustices et diffusent le savoir. Choderlos de Laclos est l’un d’entre eux et écrit ainsi Les Liaisons dangereuses. La lettre étudiée est écrite par la marquise de Merteuil pour le Vicomte de Valmont, son ancien amant. Nous pouvons nous demander quel portrait la marquise de Merteuil dresse-t-elle d’elle-même ?

 

1- Une femme maîtresse de ses sentiments

“faire de ces hommes si redoutables les jouets de mes caprices ou de mes fantaisies” : La marquise de Merteuil ne se laisse pas soumettre par les hommes.

 

“née pour venger mon sexe & maîtriser le vôtre” : Elle domine les hommes. 

“j’étais vouée par état au silence & à l’inaction” : Elle était soumise par les hommes et n’avait pas de choix avant qu’elle se soit raisonnée. 

 

“ces femmes à délire, & qui se disent à sentiments” : La marquise de Merteuil se détache des autres femmes, qui sont guidées par leurs sentiments.

 

La marquise de Merteuil ordonne le Vicomte de Valmont, elle ose s’imposer auprès d’un homme : “gardez”, “Craignez”, “Tremblez”

 

2- Une femme unique

“Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ?” : Elle s’oppose clairement aux autres et dénonce leur façon d’être. 

 

“ils sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai créés, & je puis dire que je suis mon ouvrage.” , “Je me suis travaillée avec le même soin” : La marquise de Merteuil est une femme autodidacte, indépendante. Elle s’est éduquée seule.

 

“je dis mes principes, & je le dis à dessein” : Elle a ses propres valeurs et principes et ose le montrer aux autres. Les autres femmes suivent seulement les hommes contrairement à elle, qui avance sur son propre chemin. 

 

 

Pour conclure, nous pouvons dire que la marquise de Merteuil est une femme qui s’oppose à la fois aux hommes et aux femmes. Elle se dépeint comme une femme qui maîtrise ses sentiments, indépendante, courageuse et instruite. 


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