Lecture analytique du poème de Albert SAMAIN, mon enfance captive

Lecture analytique du poème de Albert SAMAIN, "Mon enfance captive"

Photo by Lou Batier on Unsplash
Photo by Lou Batier on Unsplash

Texte

Albert SAMAIN, né à Lille, fut orphelin de père à l'âge de 14 ans.

Mon enfance captive a vécu dans des pierres, 

 

Dans la ville où sans fin, vomissant le charbon, 

 

L'usine en feu dévore un peuple moribond. 

 

Et pour voir des jardins je fermais les paupières... 

 

J'ai grandi ; j'ai rêvé d'orient, de lumières, 

 

De rivages de fleurs où l'air tiède sent bon, 

 

De cités aux noms d'or, et, seigneur vagabond, 

 

De pavés florentins où traîner des rapières. (1) 

 

Puis je pris en dégoût le carton du décor, Et maintenant, j'entends en moi l'âme du Nord, 

 

Qui chante, et chaque jour j'aime d'un coeur plus fort, 

 

Ton air de sainte femme, ô ma terre de Flandre, 

 

Ton peuple grave et droit, ennemi de l'esclandre, (2) 

 

Ta douceur de misère où le coeur se sent prendre, 

 

Tes marais, tes près verts où rouissent (3) les lins, Tes bateaux, ton ciel gris où tournent les moulins, 

 

Et cette veuve en noir avec ses orphelins... 

 

A. SAMAIN (1858-1900), Le chariot d'or (1901) 

 

 

Notes :

(1) : "rapière" : épée à lame fine et longue. 

(2) : "esclandre" : vacarme tapageur par lequel on se fait remarquer. 

 

(3) : "rouir" : a ici le sens de "roussir". 

Lecture analytique

Ce poème a une dimension autobiographique avec l'emploi du pronom personnel « je » et d'autres référents de la première personne qui domine tout le poème. Il raconte le passage de l'enfance adolescence qui est lié au rêve d'évasion et à la volonté de fuir vers un ailleurs. Ce poème peut être vu comme un parcours initiatique en plusieurs étapes. Au monde de l'enfance où l’usine apparaît comme un monstre dévoreur d’hommes succède le monde du rêve influencé par les lectures. Les rêves seront alors toi abandonné par le poète devenu adulte qui regardera avec tendresse un passé pourtant douloureux. Le jeune garçon devenu poète apprend à écouter le monde et à ne pas le percevoir uniquement par la vue. La mère apparaît à la fin du poème à travers le personnage de la veuve. Mais l'on ne sait pas si cette veuve est la maman du poète ou son pays tout entier : la Flandre qui a vu mourir tant d’hommes dans ses mines. Son expérience particulière devient donc universelle, et la couleur noire qui renvoie à la fois au deuil et au charbon fait le lien entre tous les orphelins. La réalité est donc transfigurée et là où l'adolescent ne voyait que des pierres de prison, du feu, et du charbon, le poète devenu adulte rendre hommage à sa mère la terre. Le vocabulaire religieux vient contrebalancer l'enfer du paysage minier. Ce pays n'apparaît donc plus comme une prison mais comme un lieu dont on peut s’évader grâce aux « bateaux » et au vent qui fait tourner les moulins. Le « peuple grave et droit » suscite le respect. C'est l'amour qui permet la transfiguration de la misère, l'amour pour ce pays et pour son peuple. Car la beauté n’est pas dans le monde extérieur est dans le regard que l'on pose dessus. Le poète devenu adulte rejette l'illusion pour s'intéresser à la vérité profonde du monde des mineurs. Ainsi le bonheur ne se cache-t-il pas dans la révolte mais dans l’acceptation.


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