Lecture analytique de Maupassant, Une vie, chapitre 4, la nuit de noces

Lecture analytique de Maupassant, Une vie, chapitre 4, la nuit de noces

Photo by Alexandra Gorn on Unsplash
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Texte

Maupassant, Une vie, chapitre 4, la nuit de noces

 

Elle fit un soubresaut, comme pour se jeter à terre lorsque glissa vivement contre sa jambe une autre jambe froide et velue ; et, la figure dans ses mains, éperdue, prête à crier de peur et d’effarement, elle se blottit tout au fond du lit.

Aussitôt il la prit en ses bras, bien qu’elle lui tournât le dos, et il baisait voracement son cou, les dentelles flottantes de sa coiffure de nuit et le col brodé de sa chemise.

Elle ne remuait pas, raidie dans une horrible anxiété, sentant une main forte qui cherchait sa poitrine cachée entre ses coudes. Elle haletait bouleversée sous cet attouchement brutal ; et elle avait surtout envie de se sauver, de courir par la maison, de s’enfermer quelque part, loin de cet homme.

Il ne bougeait plus. Elle recevait sa chaleur dans son dos. Alors son effroi s’apaisa encore et elle pensa brusquement qu’elle n’aurait qu’à se retourner pour l’embrasser.

À la fin il parut s’impatienter, et d’une voix attristée : « Vous ne voulez donc point être ma petite femme ? » Elle murmura à travers ses doigts : « Est-ce que je ne la suis pas ? » Il répondit avec une nuance de mauvaise humeur : « Mais non, ma chère, voyons, ne vous moquez pas de moi. »

Elle se sentit toute remuée par le ton mécontent de sa voix ; et elle se tourna tout à coup vers lui pour lui demander pardon.

Il la saisit à bras le corps, rageusement, comme affamé d’elle ; et il parcourait de baisers rapides, de baisers mordants, de baisers fous, toute sa face et le haut de sa gorge, l’étourdissant de caresses. Elle avait ouvert les mains et restait inerte sous ses efforts, ne sachant plus ce qu’elle faisait, ce qu’il faisait, dans un trouble de pensée qui ne lui laissait rien comprendre. Mais une souffrance aiguë la déchira soudain ; et elle se mit à gémir, tordue dans ses bras, pendant qu’il la possédait violemment.

Que se passa-t-il ensuite ? Elle n’en eut guère le souvenir, car elle avait perdu la tête ; il lui sembla seulement qu’il lui jetait sur les lèvres une grêle de petits baisers reconnaissants.

Puis il dut lui parler et elle dut lui répondre. Puis il fit d’autres tentatives qu’elle repoussa avec épouvante ; et comme elle se débattait, elle rencontra sur sa poitrine ce poil épais qu’elle avait déjà senti sur sa jambe et elle se recula de saisissement.

Las enfin de la solliciter sans succès, il demeura immobile sur le dos.

Alors elle songea ; elle se dit, désespérée jusqu’au fond de son âme, dans la désillusion d’une ivresse rêvée si différente, d’une chère attente détruite, d’une félicité crevée : « Voilà donc ce qu’il appelle être sa femme ; c’est cela ! c’est cela ! »

Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l’œil errant sur les tapisseries du mur, sur la vieille légende d’amour qui enveloppait sa chambre.

Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna lentement son regard vers lui, et elle s’aperçut qu’il dormait ! Il dormait, la bouche entr’ouverte, le visage calme ! Il dormait !

 

Elle ne le pouvait croire, se sentant indignée, plus outragée par ce sommeil que par sa brutalité, traitée comme la première venue. Pouvait-il dormir une nuit pareille ? Ce qui s’était passé entre eux n’avait donc pour lui rien de surprenant ? Oh ! elle eût mieux aimé être frappée, violentée encore, meurtrie de caresses odieuses jusqu’à perdre connaissance.

Lecture analytique

La scène est racontée du point de vue de Jeanne, ce qui la rend encore plus réaliste. Le discours indirect libre permet au narrateur de nous faire partager la souffrance et la désillusion de la jeune femme qui s’était imaginée une nuit de noces agréable et qui s’est fait brutalement violer par son mari qui n’a eu aucune considération pour elle, la traitant comme un objet sexuel dont il peut légalement disposer à sa guise. Julien est au début déçu que Jeanne se refuse timidement à lui, et après l’avoir violée, il est content de lui et s’endort heureux et satisfait ce qui est très révélateur des relations conjugales au XIXème siècle. La jeune femme vit sa nuit de noces dans la peur et dans la souffrance car elle n’y a pas été préparée par ses parents, la sexualité étant un sujet tabou dans la société bourgeoise de l’époque. Julien, en revanche, comme tous les jeunes hommes, a déjà eu plusieurs maîtresses et sait très bien comment parvenir à ses fins, ce qui choque d’autant plus Jeanne : « Ce qui s’était passé entre eux n’avait donc rien de surprenant ? ». La jeune femme se sent humiliée et trahie : « Oh ! Elle eût mieux aimé être frappée ». Le narrateur insiste avec ironie sur « les tapisseries du mur, sur la vieille légende d’amour qui enveloppait sa chambre ».


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