Commentaire composé sur Les Maximes de La Rochefoucauld 1ère maxime supprimée « L’amour-propre »

Commentaire composé sur Les Maximes de La Rochefoucauld 1ère maxime supprimée «L’amour-propre »

Photo by Ali Marel on Unsplash
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Texte

L'amour-propre est l'amour de soi-même, et de toutes choses pour soi ; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens ; il ne se repose jamais hors de soi, et ne s'arrête dans les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites ; ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants ; il y fait mille insensibles tours et retours. Là il est souvent invisible à lui-même, il y conçoit, il y nourrit, et il y élève, sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines ; il en forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il les méconnaît, ou il ne peut se résoudre à les avouer. De cette nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de lui-même ; de là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses grossièretés et ses niaiseries sur son sujet ; de là vient qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir dès qu'il se repose, et qu'il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a rassasiés. Mais cette obscurité épaisse, qui le cache à lui-même, n'empêche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est semblable à nos yeux, qui découvrent tout, et sont aveugles seulement pour eux-mêmes. En effet dans ses plus grands intérêts, et dans ses plus importantes affaires, où la violence de ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout ; de sorte qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une espèce de magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si fort que ses attachements, qu'il essaye de rompre inutilement à la vue des malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de plusieurs années ; d'où l'on pourrait conclure assez vraisemblablement que c'est par lui-même que ses désirs sont allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de ses objets ; que son goût est le prix qui les relève, et le fard qui les embellit ; que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il suit son gré, lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré. Il est tous les contraires : il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé, miséricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de différentes inclinations selon la diversité des tempéraments qui le tournent, et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, et tantôt aux plaisirs ; il en change selon le changement de nos âges, de nos fortunes et de nos expériences, mais il lui est indifférent d'en avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une, parce qu'il se partage en plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui plaît. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de lui, et de son propre fonds ; il est inconstant d'inconstance, de légèreté, d'amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût ; il est capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier empressement, et avec des travaux incroyables, à obtenir des choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les plus frivoles ; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans tous les états de la vie, et dans toutes les conditions ; il vit partout, et il vit de tout, il vit de rien ; il s'accommode des choses, et de leur privation ; il passe même dans le parti des gens qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins ; et ce qui est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa perte, il travaille même à sa ruine. Enfin il ne se soucie que d'être, et pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité, et s'il entre si hardiment en société avec elle pour se détruire, parce que, dans le même temps qu'il se ruine en un endroit, il se rétablit en un autre ; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors même qu'il est vaincu et qu'on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe dans sa propre défaite. Voilà la peinture de l'amour-propre, dont toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation ; la mer en est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans le flux et le reflux de ses vagues continuelles une fidèle expression de la succession turbulente de ses pensées, et de ses éternels mouvements. 

 

La Rochefoucauld, Maximes, maxime nº 1 dans la première édition (1664), supprimée par la suite.

 

Commentaire composé

1ère maxime supprimée « L’amour-propre» 

(De « L’amour-propre » à « qui lui est propre »)

 

 

Introduction

Si tous les critiques s’accordent à dire que l’amour-propre n’est pas l’unique objet des Maximes, il en reste toutefois un thème récurrent. La Rochefoucauld a d’ailleurs supprimé cette longue 1ère maxime parce qu’elle en donnait une définition complète, ce qui était contraire à son projet d’écriture.

Nous montrerons tout d’abord comment l’amour-propre se travestit, puis nous verrons qu’il se trompe avant tout lui-même. Enfin nous étudierons comment La Rochefoucauld e met à distance afin de mieux étudier ce phénomène.

 

  1. Les métamorphoses de l’amour-propre

La métaphore de l’abeille : il ne se repose jamais hors de soi, et ne s'arrête dans les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est propre explique que l’amour-propre est aussi léger qu’une abeille, il nous fait aller de personne en personne pour en prélever discrètement ce dont on a besoin sans gêner ceux qu’on utilise pour ne pas qu’ils s’en rendent compte : Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants ; il y fait mille insensibles tours et retours, cette métaphore montre que la principale motivation de l’amour-propre c’est l’intérêt.

 

L’amour-propre est incontrôlable parce que non seulement il se travestit : ses transformations passent celles des métamorphoses, mais il change d’intensions donc il est à la fois invisible et imprévisible : Rien n'est si impétueux que ses désirs.

 

Dans ses plus importantes affaires, les sens de l’amour-propre se décuplent de façon surnaturelle : il voit, il sent, il entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout ; de sorte qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une espèce de magie qui lui est propre. Donc si on le soupçonne de magie c’est qu’on ne peut pas l’arrêter, il est plus fort que tout et comme il se renie lui-même ça fait de lui une puissance dangereuse : il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens. 

 

  1. L’amour-propre se trompe lui-même

L’amour-propre forme des haines si monstrueuses que quand il les voit il ne veut pas admettre que c’est lui qui les a formées non seulement il se travestit bien mais il est de mauvaise foi, ou il ne peut se résoudre à les avouer donc il a honte de lui-même.

 

Mais quelquefois nos yeux découvrent tout et sont aveugles seulement pour eux-mêmes, c’est-à-dire que l’amour-propre est avant tout invisible pour lui-même car si en général il est à couvert des yeux les plus pénétrants, parfois ses grossièretés et ses niaiseries sur son sujet le font découvrir par les autres alors que lui reste caché à lui-même. L’amour-propre se trompe lui-même tellement il se travestit bien : Là il est souvent invisible à lui-même.

 

Seul La Rochefoucauld semble capable de le cerner, du moins, c’est ce qu’il veut nous faire croire.

 

  1. III.Comment LR se met à distance

Le début : L'amour-propre est l'amour de soi-même, et de toutes choses pour soi est une définition de dictionnaire, impersonnelle, directe on ne peut pas l’ébranler car La Rochefoucauld ne la présente pas comme son opinion mais comme une vérité incontestable. Cette définition est appuyée par une série d’exemples de ses effets après le point-virgule : il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, etc.

La structure binaire de la phrase la rend incontestable : d’abord il affirme, ensuite il prouve ce qu’il avait postulé.

 

Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites : la répétition de rien 3 fois en début de proposition attire l’attention du lecteur qui est dès lors trop captivé pour remettre en question ce qui lui est affirmé.

 

Donc La Rochefoucauld a comme l’amour-propre une espèce de magie qui lui est propre mais le philosophe Jean-Paul Sartre dit que la mauvaise foi c’est un double mensonge, aux autres et à soi-même. Ici La Rochefoucauld est de mauvaise foi puisqu’il décrit l’amour-propre de l’extérieur alors que c’est un homme comme les autres. C’est une attitude orgueilleuse car il croit qu’il est le seul à pouvoir y échapper ça montre l’amour-propre de La Rochefoucauld

 

Conclusion

 

Ainsi, après avoir montré comment l’amour-propre se travestit et n’est souvent invisible que pour lui-même, nous pouvons constater que si La Rochefoucauld parvient à mettre à jour ce phénomène qui concerne chacun de nous, lui-même n’en n’est pas exempt, contrairement à ce qu’il voudrait laisser croire.


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