Erasme, L'éloge de la Folie, Du divertissement, chapitres 35, 36, texte et commentaire composé

Erasme, L'éloge de la Folie, Du divertissement, chapitres 35, 36, texte et commentaire composé

Texte

ERASME , ELOGE DE LA FOLIE

 

[35] XXXV. - Encore préférait-il, à beaucoup d'égards, parmi les hommes, les ignorants aux savants et aux puissants. Gryllus encore fut bien plus sensé qu'Ulysse fécond en conseils, quand il aima mieux grogner dans une étable, plutôt que d'affronter avec lui tant de périls. Tel me paraît être l'avis d'Homère, père des fables, qui appelle tous les mortels infortunés et calamiteux, et donne fréquemment à Ulysse, son modèle de sagesse, l'épithète de gémissant, dont il n'use jamais pour Pâris, Ajax ou Achille. Quelle en est la raison? C'est que le héros adroit et artificieux ne faisait rien sans le conseil de Pallas, et que sa sagesse excessive le détournait absolument de celui de la Nature. 

Les vivants qui obéissent à la Sagesse sont de beaucoup les moins heureux. Par une double démence, oubliant qu'ils sont nés hommes, ils veulent s'élever à l'état des Dieux souverains et, à l'exemple des Géants, munis des armes de la science, ils déclarent la guerre à la Nature. A l'inverse, les moins malheureux sont ceux qui se rapprochent le plus de l'animalité et de la stupidité. Essayons de le faire comprendre, non par des enthymèmes stoïciens, mais par un exemple grossier. Y a-t-il, par les Dieux immortels ! espèce plus heureuse que ces gens qu'on traite vulgairement de toqués, de timbrés ou d'innocents, de très beaux surnoms à mon avis? L'assertion paraît d'abord insensée, absurde; elle est pourtant d'une vérité certaine. Ces gens-là n'ont point la crainte de la mort, et, par Jupiter ! Ce n'est pas peu de chose ! Leur conscience n'est point bourrelée. Les histoires de revenants ne leur causent aucune épouvante. Chez eux, nulle peur d'apparitions et de fantômes, nulle inquiétude des maux à craindre, nulle espérance exagérée des biens à venir. Rien, en somme, ne les tourmente de ces mille soucis dont la vie est faite. Ils ignorent la honte, la crainte, l'ambition, l'envie, l'amour, et même, s'ils parviennent à l'inconscience de la brute, les théologiens assurent qu'ils sont sans péché. 

Repasse maintenant avec moi, sage plein d'insanité, tant de nuits et de jours où l'inquiétude crucifie ton âme; entasse devant toi tous les ennuis de ta vie, et tâche de comprendre enfin de combien de maux j'exempte mes fous. Ajoutez que, non seulement ils passent leur temps en réjouissances, badinages, rires et chansons, mais qu'ils mènent partout où ils vont le plaisir, le jeu, l'amusement et la gaieté, comme si l'indulgence des Dieux les avait destinés à égayer la tristesse de la vie humaine. Aussi, quelles que soient les dispositions des gens envers leurs semblables, ceux-ci sont toujours reconnus pour des amis; on les recherche, on les régale, on les caresse, on les choie, on les secourt au besoin, on leur permet de tout dire et de tout faire. Personne ne voudrait leur nuire, et les bêtes sauvages elles-mêmes évitent de leur faire du mal, les sentant d'instinct inoffensifs. Ils sont, en effet, sous la protection des Dieux, spécialement sous la mienne, et entourés à bon droit du respect universel.

[36] XXXVI. - Les plus grands rois les goûtent si fort que plus d'un, sans eux, ne saurait se mettre à table ou faire un pas, ni se passer d'eux pendant une heure. Ils prisent leurs fous bien plus que les sages austères, qu'ils ont l'habitude d'entretenir par ostentation. Cette préférence s'explique aisément et n'étonne point, quand on voit ces sages n'apporter aux princes que tristesse. Pleins de leur savoir, ils ne craignent pas de blesser par des vérités ces oreilles délicates. Les bouffons, eux, procurent ce que les princes recherchent partout et à tout prix : l'amusement, le sourire, l'éclat de rire, le plaisir. Accordez aussi aux fous une qualité qui n'est pas à dédaigner : seuls, ils sont francs et véridiques. Et quoi de plus louable que la vérité? Bien qu'un proverbe d'Alcibiade, chez Platon, la mette dans le vin et dans la bouche de l'enfance, c'est à moi qu'en doit revenir tout le mérite. Euripide le reconnaît par ce mot fameux : « Le fou débite des folies. » Tout ce que le fou a dans le coeur, il le montre sur son visage, l'exprime dans son discours; les sages, au contraire, ont deux langues, que mentionne le même Euripide : l'une pour dire la vérité, l'autre pour dire ce qui est opportun. Ils savent « changer le noir en blanc», souffler de la même bouche le froid et le chaud, éviter de mettre d'accord leurs sentiments et leurs paroles. 

 

Les princes, dans leur félicité, me paraissent fort à plaindre d'être privés d'entendre la vérité, et forcés d'écouter des flatteurs et non des amis. On me dira que les oreilles princières ont précisément horreur de la vérité et que, si elles fuient les sages, c'est par crainte d'ouïr parmi eux une voix plus sincère que complaisante. Je le reconnais, la vérité n'est pas aimée des rois. Et pourtant, mes fous réussissent cette chose étonnante de la leur faire accepter, et même de leur causer du plaisir en les injuriant ouvertement. Le même mot, qui, dans la bouche d'un sage lui vaudra la mort, prononcé par un fou réjouira prodigieusement le maître. C'est donc que la vérité a bien quelque pouvoir de plaire, si elle ne contient rien d'offensant, mais les Dieux l'ont réservée aux fous. C'est pourquoi cette espèce d'hommes plait tellement aux femmes, lesquelles sont par nature voluptueuses et frivoles. Quoi qu'ils tentent sur elles, même de tout à fait sérieux, elles le prennent pour jeu et plaisanterie, tant ce sexe est ingénieux, surtout à voiler ses peccadilles.

 

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