Verhaeren, Le bazar, texte et commentaire composé

Verhaeren, Le bazar, texte et commentaire composé

Poème

Le bazar

 

v.1 C'est un bazar, au bout des faubourgs rouges :             

Etalages toujours montants, toujours accrus,

Tumulte et cris jetés, gestes vifs et bourrus

Et lettres d'or, qui soudain bougent,

v.5 En torsades, sur la façade.

 

C'est un bazar, avec des murs géants

Et des balcons et des sous-sols béants

Et des tympans montés sur des corniches

Et des drapeaux et des affiches

v.10 Où deux clowns noirs plument un ange.

 

On y étale à certains jours,

En de vaines et frivoles boutiques,

Ce que l'humanité des temps antiques

Croyait divinement être l'amour ;

v.15 Aussi les Dieux et leur beauté

Et l'effrayant aspect de leur éternité

Et leurs yeux d'or et leurs mythes et leurs emblèmes

Et les livres qui les blasphèment.

 

Toutes ardeurs, tous souvenirs, toutes prières

v.20 Sont là, sur des étaux et s'empoussièrent ;

Des mots qui renfermaient l'âme du monde

Et que les prêtres seuls disaient au nom de tous

Sont charriés et ballottés, dans la faconde

Des camelots et des voyous.

v.25 L'immensité se serre en des armoires

Dérisoires et rayonne de plaies ;

Et le sens même de la gloire

Se définit par des monnaies.

 

Lettres jusques au ciel, lettres en or qui bouge,

v.30 C'est un bazar au bout des faubourgs rouges !

La foule et ses flots noirs

S'y bousculent près des comptoirs ;

La foule - oh ses désirs multipliés,

Par centaines et par milliers ! -

v.35 Y tourne, y monte, au long des escaliers,

Et s'érige folle et sauvage,

En spirale, vers les étages.

 

Là-haut, c'est la pensée

Immortelle, mais convulsée,

v.40 Avec ses triomphes et ses surprises,

Qu'à la hâte on expertise.

Tous ceux dont le cerveau

S'enflamme aux feux des problèmes nouveaux,

Tous les chercheurs qui se fixent pour cible

v.45 Le front d'airain de l'impossible

Et le cassent, pour que les découvertes

S'en échappent, ailes ouvertes,

Sont là gauches, fiévreux, distraits,

Dupes des gens qui les renient

v.50 Mais utilisent leur génie,

Et font argent de leurs secrets.

 

 

Emile Verhaeren

 

 

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