Verhaeren, Les usines, texte et commentaire composé

Verhaeren, Les usines, texte et commentaire composé

Poème

Les Usines

 

Automatiques et minutieux,

Des ouvriers silencieux

Règlent le mouvement

D'universel tictacquement

Qui fermente de fièvre et de folie

Et déchiquette, avec ses dents d'entêtement,

La parole humaine abolie.

 

Plus loin, un vacarme tonnant de chocs

Monte de l'ombre et s'érige par blocs ;

Et, tout à coup, cassant l'élan des violences,

Des murs de bruit semblent tomber

Et se taire, dans une mare de silence,

Tandis que les appels exacerbés

Des sifflets crus et des signaux

Hurlent soudain vers les fanaux,

Dressant leurs feux sauvages,

En buissons d'or, vers les nuages.

 

Et tout autour, ainsi qu'une ceinture,

Là-bas, de nocturnes architectures,

Voici les docks, les ports, les ponts, les phares

Et les gares folles de tintamarres ;

Et plus lointains encor des toits d'autres usines

Et des cuves et des forges et des cuisines

Formidables de naphte et de résines

Dont les meutes de feu et de lueurs grandies

Mordent parfois le ciel, à coups d'abois et d'incendies.

 

 

Emile Verhaeren (1855-1916) Les Villes tentaculaires (1895).

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