Alfred Jarry, Ubu Roi, Acte I scène 1, texte et commentaire composé

Alfred Jarry, Ubu Roi, Acte I scène 1, texte et commentaire composé

Texte

Alfred Jarry, Ubu Roi, acte I, scène 1 

 

SCENE PREMIERE

PERE UBU, MERE UBU

PERE UBU

Merdre ! 

MERE UBU

Oh ! voilà du joli, Père Ubu, vous estes un fort grand voyou. 

PERE UBU

Que ne vous assom'je, Mère Ubu ! 

MERE UBU

Ce n'est pas moi, Père Ubu, c'est un autre qu'il faudrait assassiner. 

PERE UBU

De par ma chandelle verte, je ne comprends pas. 

MERE UBU

Comment, Père Ubu, vous estes content de votre sort ? 

PERE UBU

De par ma chandelle verte, merdre, madame, certes oui, je suis content. On le serait à moins : capitaine de dragons, officier de confiance du roi Venceslas, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge de Pologne et ancien roi d'Aragon, que voulez-vous de mieux ? 

MERE UBU

Comment ! Après avoir été roi d'Aragon vous vous contentez de mener aux revues une cinquantaine d'estafiers armés de coupe-choux, quand vous pourriez faire succéder sur votre fiole la couronne de Pologne à celle d'Aragon ? 

PERE UBU

Ah ! Mère Ubu, je ne comprends rien de ce que tu dis. 

MERE UBU

Tu es si bête ! 

PERE UBU

De par ma chandelle verte, le roi Venceslas est encore bien vivant ; et même en admettant qu'il meure, n'a-t-il pas des légions d'enfants ? 

MERE UBU

Qui t'empêche de massacrer toute la famille et de te mettre à leur place ? 

PERE UBU

Ah ! Mère Ubu, vous me faites injure et vous allez passer tout à l'heure par la casserole. 

MERE UBU

Eh ! pauvre malheureux, si je passais par la casserole, qui te raccommoderait tes fonds de culotte ? 

PERE UBU

Eh vraiment ! et puis après ? N'ai-je pas un cul comme les autres ? 

MERE UBU

A ta place, ce cul, je voudrais l'installer sur un trône. Tu pourrais augmenter indéfiniment tes richesses, manger fort souvent de l'andouille et rouler carrosse par les rues. 

PERE UBU

Si j'étais roi, je me ferais construire une grande capeline comme celle que j'avais en Aragon et que ces gredins d'Espagnols m'ont impudemment volée. 

MERE UBU

Tu pourrais aussi te procurer un parapluie et un grand caban qui te tomberait sur les talons. 

PERE UBU

Ah ! je cède à la tentation. Bougre de merdre, merdre de bougre, si jamais je le rencontre au coin d'un bois, il passera un mauvais quart d'heure. 

MERE UBU

Ah ! bien, Père Ubu, te voilà devenu un véritable homme. 

PERE UBU

Oh non ! moi, capitaine de dragons, massacrer le roi de Pologne ! plutôt mourir ! 

MERE UBU, à part.

Oh ! merdre ! (Haut.) Ainsi, tu vas rester gueux comme un rat, Père Ubu ? 

PERE UBU

Ventrebleu, de par ma chandelle verte, j'aime mieux être gueux comme un maigre et brave rat que riche comme un méchant et gras chat. 

MERE UBU

Et la capeline ? et le parapluie ? et le grand caban ? 

PERE UBU

Eh bien, après, Mère Ubu ? 

Il s'en va en claquant la porte.

MERE UBU, seule.

Vrout, merdre, il a été dur à la détente, mais vrout, merdre, je crois pourtant l'avoir ébranlé. Grâce à Dieu et à moi-même, peut-être dans huit jours serai-je reine de Pologne.

 

 

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