Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Acte I scène 5 L'aveu de Cyrano à Le Bret, texte et commentaire composé

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Acte I scène 5 L'aveu de Cyrano à Le Bret, texte et commentaire composé

Texte

 

Extrait de l’acte I, scène V CYRANO se confie à son ami LE BRET.

 

CYRANO, changeant de ton et gravement LE BRET

– J'aime.

– Et peut-on savoir? Tu ne m'as jamais dit? ...

CYRANO

– Qui j'aime? ... Réfléchis, voyons. Il m'interdit

Le rêve d'être aimé même par une laide,

Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède; Alors, moi, j'aime qui? ... Mais cela va de soi!

J'aime - mais c'est forcé! - la plus belle qui soit!

LE BRET

– La plus belle? ...

CYRANO

– Tout simplement, qui soit au monde! La plus brillante, la plus fine.

(Avec accablement.)

La plus blonde!

LE BRET

– Eh! mon Dieu, quelle est donc cette femme? ...

CYRANO

– Un danger

Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,

Un piège de nature, une rose muscade

Dans laquelle l'amour se tient en embuscade!

Qui connaît son sourire a connu le parfait.

Elle fait de la grâce avec rien, elle fait

Tenir tout le divin dans un geste quelconque,

Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,

Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris, Comme elle monte en chaise et marche dans Paris!

LE BRET

– Sapristi! je comprends. C'est clair!

CYRANO

– C'est diaphane.

LE BRET

– Magdeleine Robin, ta cousine?

CYRANO

LE BRET

– Eh bien! mais c'est au mieux! Tu l'aimes? Dis-le-lui! Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui!

CYRANO

– Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance Pourrait bien me laisser cette protubérance!

Oh! je ne me fais pas d'illusion! – Parbleu,

Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu; J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume; Avec mon pauvre grand diable de nez je hume L'avril, – je suis des yeux, sous un rayon d'argent, Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant Que pour marcher, à petits pas, dans la lune,

Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une, Je m'exalte, j'oublie... et j'aperçois soudain L'ombre de mon profil sur le mur du jardin!

– Oui. Roxane.

LE BRET, ému

CYRANO

– Mon ami, j'ai de mauvaises heures!

De me sentir si laid, parfois, tout seul...

LE BRET, vivement, lui prenant la main

– Tu pleures?

CYRANO

– Ah! non, cela, jamais! Non, ce serait trop laid, Si le long de ce nez une larme coulait!

 

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