Guy de Maupassant, Bel-ami, Chapitre 5 de la 1ère partie, La pièce de vingt francs, texte et commentaire composé

Guy de Maupassant, Bel-ami, Chapitre 5 de la 1ère partie, La pièce de vingt francs, texte et commentaire composé

Texte

 

   En le quittant, elle demanda :

"Veux-tu nous revoir après-demain ?

- Mais oui, certainement.

- A la même heure ?

- A la même heure.

- Adieu, mon chéri."

   Et ils s'embrassèrent tendrement.

   Puis il revint à grands pas, se demandant ce qu'il inventerait le lendemain, afin de se tirer d'affaire. Mais comme il ouvrit la porte de sa chambre, il fouilla dans la poche de son gilet pour y trouver des allumettes, et il demeura stupéfait de rencontrer une pièce de monnaie qui roulait sous son doigt.

   Dès qu'il eut de la lumière, il saisit cette pièce pour l'examiner. C'était un louis de vingt francs !

   Il se pensa devenu fou.

   Il le tourna, le retourna, cherchant par quel miracle cet argent se trouvait là. Il n'avait pourtant pas pu tomber du ciel dans sa poche.

   Puis, tout à coup, il devina, et une colère indignée le saisit. Sa maîtresse avait parlé, en effet, de monnaie glissée dans la doublure et qu'on retrouvait aux heures de pauvreté. C'était elle qui lui avait fait cette aumône.

  Quelle honte !

   Il jura : "Ah bien ! je vais la recevoir après-demain !

   Elle en passera un joli quart d'heure !"

   Et il se mit au lit, le coeur agité de fureur et d'humiliation.

   Il s'éveilla tard. Il avait faim. Il essaya de se rendormir pour ne se lever qu'à deux heures ; puis il se dit :

   "Cela ne m'avance à rien, il faut toujours que je finisse par découvrir de l'argent. " Puis il sortit, espérant qu'une idée lui viendrait dans la rue.

   Il ne lui en vint pas, mais en passant devant chaque restaurant, un désir ardent de manger lui mouillait la bouche de salive. A midi, comme il n'avait rien imaginé, il se décida brusquement : " Bah ! je vais déjeuner sur les vingt francs de Clotilde. Cela ne m'empêchera pas de les lui rendre demain."

   Il déjeuna donc dans une brasserie pour deux francs cinquante. En entrant au journal il remit encore trois francs à l'huissier. " Tenez, Foucart, voici ce que vous m'avez prêté hier soir pour ma voiture."

   Et il travailla jusqu'à sept heures. Puis il alla dîner et prit de nouveau trois francs sur le même argent. Les deux bocks de la soirée portèrent à neuf francs trente centimes sa dépense du jour.

   Mais comme il ne pouvait se refaire un crédit ni se recréer des ressources en vingt-quatre heures, il emprunta encore six francs cinquante le lendemain sur les vingt francs qu'il devait rendre le soir même, de sorte qu'il vint au rendez-vous convenu avec quatre francs vingt dans sa poche.

    Il était d'une humeur de chien enragé et se promettait bien de faire nette tout de suite la situation. Il dirait à sa maîtresse : "Tu sais, j'ai trouvé les vingt francs que tu as mis dans ma poche l'autre jour. Je ne te les rends pas aujourd'hui parce que ma position n'a point changé, et que je n'ai pas eu le temps de m'occuper de la question d'argent. Mais je te les remettrai la première fois que nous nous verrons."

   Elle arriva, tendre, empressée, pleine de craintes. Comment allait-il la recevoir ? Et elle l'embrassa avec persistance pour éviter une explication dans les premiers moments.

   Il se disait, de son côté : "II sera bien temps tout à l'heure d'aborder la question. Je vais chercher un joint."

Extrait du chapitre 5 de la partie 1 - Bel-Ami - Maupassant

 

Commentaire composé

Écrire commentaire

Commentaires: 0