Lecture analytique de Madame de Sévigné, lettre du 1er décembre 1664

Lecture analytique de Madame de Sévigné, lettre du 1er décembre 1664

Photo by Natalia Y on Unsplash
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Texte

Madame de Sévigné, lettre du 1er décembre 1664

 

À Pomponne

 

« Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très vraie et qui vous divertira. Le Roi se mêle depuis peu de faire des vers ; MM. De Saint-Aignan et Dangeau lui apprennent comme il s'y faut prendre. Il fit l'autre jour un petit madrigal, que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin, il dit au maréchal de Gramont : Monsieur le maréchal, je vous prie, lisez ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent. Parce qu'on sait que depuis peu j'aime les vers, on m'en apporte de toutes les façons. » Le maréchal, après avoir lu, dit au Roi : «  Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses ; il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu. » Le Roi se mit à rire, et lui dit : « N'est-il pas vrai que celui qui l'a fait est bien fat ? – Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom. – Oh bien ! dit le Roi, je suis ravi que vous m'en ayez parlé si bonnement ; c'est moi qui l'ai fait. – Ah ! Sire, quelle trahison ! Que votre majesté me le rende ; je l'ai lu brusquement. – Non, Monsieur le maréchal ; les premiers sentiments sont toujours les plus naturels. » Le Roi a fort ri de cette folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l'on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je voudrais que le Roi en fît là-dessus, et qu'il jugeât par là combien il est loin de connaître jamais la vérité.

Lecture analytique

Dans cette lettre de Madame de Sévigné à sa fille bien-aimée partie vivre en Provence, la critique des courtisans cache en réalité une critique du pouvoir royal. En effet, le manque de sincérité et l'hypocrisie avec laquelle s’exprime le courtisan : « Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses » et qui finalement l’amène à dire malgré lui ce qu'il pense réellement : « il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu » en pensant plaire au roi, nous apprend que le roi ne sait jamais ce que pense réellement son entourage. Ainsi il est obligé de leur tendre des pièges : « Ah ! Sire, quelle trahison ! ». La cour du roi apparaît donc comme le théâtre d’un jeu de dupes où chacun est hypocrite, y compris le roi lui-même, alors qu'il devrait incarner la justice et la vérité puisqu'il est le représentant de Dieu sur la terre.


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