Lecture analytique du prologue de Gargantua de Rabelais

Lecture analytique de La dent d'or de Fontenelle

Photo by Natalia Y on Unsplash
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Texte

Prologue de Gargantua

 

Buveurs très illustres, et vous vérolés très précieux, car c'est à vous, non aux autres, que je dédie mes écrits, Alcibiade, dans un dialogue de intitulé le Banquet, faisant l'éloge de son précepteur Socrate, sans conteste le prince des philosophes, déclare entre autres choses qu'il est semblable aux silènes. Les Silènes étaient jadis de petites boites, comme celles que nous voyons à présent dans les boutiques des apothicaires, sur lesquelles étaient peintes des figures drôles et frivoles : harpies, satyres, oisons bridés, lièvres cornus, canes batées, boucs volants, cerfs attelés, et autres figures contrefaites à plaisir pour inciter les gens à rire (comme le fut Silène, maître du Bacchus). Mais à l'intérieur on conservait les drogues fines, comme le baume, l'ambre gris, l'amome, la civette, les pierreries et autres choses de prix. Alcibiade disait que Socrate leur était semblable, parce qu'à le voir du dehors et à l'évaluer par l'aspect extérieur, vous n'en auriez pas donné une pelure 'oignon, tant il était laid de corps et d'un maintien ridicule, le nez pointu, le regard d'un taureau, le visage d'un fou, le comportement simple, les vêtements d'un paysan, de condition modeste, malheureux avec les femmes, inapte à toute fonction dans l'état ; et toujours riant, trinquant avec chacun, toujours se moquant, toujours cachant son divin savoir. Mais en ouvrant cette boite, vous y auriez trouvé une céleste et inappréciable drogue : une intelligence plus qu'humaine, une force d'âme merveilleuse, un courage invincible, une sobriété sans égale, une égalité d'âme sans faille, une assurance parfaite, un détachement incroyable à l'égard de tout ce pour quoi les humains veillent, courent, travaillent, naviguent et bataillent. 

A quoi tend, à votre avis, ce prélude et coup d'essai ? C'est que vous, mes bons disciples, et quelques autres fous oisifs, en lisant les joyeux titres de quelques livres de votre invention, comme Gargantua, Pantagruel, Fesse pinte, La dignité des braguettes, des pois au lard avec commentaire, etc., vous pensez trop facilement qu'on n'y traite que de moqueries, folâtreries et joyeux mensonges, puisque l'enseigne extérieure est sans chercher plus loin, habituellement reçue comme moquerie et plaisanterie. Mais il ne faut pas considérer si légèrement les œuvres des hommes. Car vous-mêmes vous dites que l'habit ne fait pas le moine, et tel est vêtu d'un froc qui au-dedans n'est rien moins que moine, et tel est vêtu d'une cape espagnole qui, dans son courage, n'a rien à voir avec l'Espagne. C'est pourquoi il faut ouvrir le livre et soigneusement peser ce qui y est traité. Alors vous reconnaîtrez que la drogue qui y est contenue est d'une tout autre valeur que ne le promettait la boite : c'est-à-dire que les matières ici traitées ne sont pas si folâtre que le titre le prétendait. 

 

François Rabelais

Lecture analytique

Rabelais écrit ce prologue dans le but de démontrer la valeur de son œuvre. Pour y parvenir il utilise le rire en apostrophant les lecteurs qu’il identifie à des « buveurs » défigurés. L'utilisation du registre comique donne une impression de moquerie afin de titiller l'orgueil le lecteur. Le champ lexical du comique est très présent. Les exagérations et les comparaisons sans lien logique viennent renforcer le comique des longues énumérations dans lesquelles il mélange fiction et réalité. Cependant sous cette apparence ridicule Rabelais va faire passer un message humaniste. Pour cela il utilise une construction rigoureuse avec une argumentation structurée en paragraphes organisés qui visent notamment mettre en valeur l'opposition entre le monde intérieur et le monde extérieur, c'est-à-dire entre les apparences et la morale. Les références humanistes à l'Antiquité et à ses philosophes fait l'éloge de l'intelligence et de la pensée rationnelle. Les apparences sont présentés comme trompeuses afin de démontrer au lecteur qu'il doit faire preuve de discernement, aussi bien dans la vie que dans la lecture de son œuvre qu'il décrit comme sérieuse malgré son aspect burlesque et grivois.


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