Lecture analytique de "Un rêve" de Aloysius Bertrand - Gaspard de la nuit - Livre III - 1842

Lecture analytique de "Un rêve" de Aloysius Bertrand - Gaspard de la nuit - Livre III - 1842

Photo by Patrick Hendry on Unsplash
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Texte

Un rêve

                J'ai rêvé tant et plus, mais je n'y entends note. 

                Pantagruel, livre III.

 

     Il était nuit. Ce furent d'abord, - ainsi j'ai vu, ainsi je raconte, - une abbaye aux murailles lézardées par la lune, - une forêt percée de sentiers tortueux, - et le Morimont(*) grouillant de capes et de chapeaux.

     Ce furent ensuite, - ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte, - le glas funèbre d'une cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d'une cellule, - des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait chaque fleur le long d'une ramée, - et les prières bourdonnantes des pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice.

     Ce furent enfin, - ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte, - un moine qui expirait couché dans la cendre des agonisants, - une jeune fille qui se débattait pendue aux branches d'un chêne, - et moi que le bourreau liait échevelé sur les rayons de la roue.

     Dom Augustin, le prieur défunt, aura, en habit de cordelier, les honneurs de la chapelle ardente; et Marguerite, que son amant a tuée, sera ensevelie dans sa blanche robe d'innocence, entre quatre cierges de cire.

     Mais moi, la barre du bourreau s'était, au premier coup, brisée comme un verre, les torches des pénitents noirs s'étaient éteintes sous des torrents de pluie, la foule s'était écoulée avec les ruisseaux débordés et rapides, - et je poursuivais d'autres songes vers le réveil.

(*) C'est à Dijon, de temps immémorial, la place aux exécutions. 

 

   Aloysius Bertrand - Gaspard de la nuit - Livre III - 1842


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Lecture analytique

Le poète ici le récit d'un rêve personnel de manière apparemment chronologique. Ce rêve semble en fait constitué de trois rêves distincts  : d’abord celui de l’abbaye, puis celui de la forêt, et ensuite celui des exécutions. Les échos entre les paragraphes donnent une impression de confusion.

Ces trois rêves sont extrêmement effrayants, il s'agit de cauchemars très angoissants : « des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait chaque fleur ». Le poète finit même par assister à la mise en scène de sa propre exécution, le supplice de la roue étant connu pour l'une des pires tortures : « et moi que le bourreau liait échevelé sur les rayons de la roue. » Alors que les autres personnages meurent dans des conditions atroces, le poète est sauvé par miracle : « Mais moi, la barre du bourreau s'était, au premier coup, brisée comme un verre, les torches des pénitents noirs s'étaient éteintes sous des torrents de pluie, la foule s'était écoulée avec les ruisseaux débordés et rapides, - et je poursuivais d'autres songes vers le réveil. » Ce rêve demeurera incompréhensible autant pour le poète que pour son lecteur, comme l'annonçait la citation de Rabelais placée en exergue : « J'ai rêvé tant et plus, mais je n'y entends note. » ce poème n'a donc pas pour but d'être expliqué au niveau de sa signification, mais de laisser une impression forte d'angoisse au lecteur. C'est une poésie de l'image hallucinatoire qui relève du romantisme noir. Le champ lexical du bruit joue grand rôle dans la construction de cet univers gothique  et macabre : « le glas funèbre d'une cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d'une cellule, - des cris plaintifs et des rires féroces ».


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