Commentaire composé de Emile Zola, Germinal, incipit, chapitre 1

Commentaire composé de Emile Zola, Germinal, incipit, chapitre 1

Photo by Jakub Kriz on Unsplash
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Texte

Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d'une obscurité et d'une épaisseur d'encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs de betteraves. Devant lui, il ne voyait même pas le sol noir, et il n'avait la sensation de l'immense horizon plat que par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une mer, glacées d'avoir balayé des lieues de marais et de terres nues. Aucune ombre d'arbre ne tachait le ciel, le pavé se déroulait avec la rectitude d'une jetée, au milieu de l'embrun aveuglant des ténèbres.

L'homme était parti de Marchiennes vers deux heures. Il marchait d'un pas allongé, grelottant sous le coton aminci de sa veste et de son pantalon de velours. Un petit paquet, noué dans un mouchoir à carreaux, le gênait beaucoup ; et il le serrait contre ses flancs, tantôt d'un coude, tantôt de l'autre, pour glisser au fond de ses poches les deux mains à la fois, des mains gourdes que les lanières du vent d'est faisaient saigner. Une seule idée occupait sa tête vide d'ouvrier sans travail et sans gîte, l'espoir que le froid serait moins vif après le lever du jour. Depuis une heure, il avançait ainsi, lorsque sur la gauche, à deux kilomètres de Montsou, il aperçut des feux rouges, trois brasiers brûlant au plein air, et comme suspendus. D'abord, il hésita, pris de crainte; puis, il ne put résister au besoin douloureux de se chauffer un instant les mains.

Un chemin creux s'enfonçait. Tout disparut. L'homme avait à droite une palissade, quelque mur de grosses planches fermant une voie ferrée ; tandis qu'un talus d'herbe s'élevait à gauche, surmonté de pignons confus, d'une vision de village aux toitures basses et uniformes. Il fit environ deux cents pas. Brusquement, à un coude du chemin, les feux reparurent près de lui, sans qu'il comprit davantage comment ils brûlaient si haut dans le ciel mort, pareils à des lunes fumeuses. Mais, au ras du sol, un autre spectacle venait de l'arrêter. C'était une masse lourde, un tas écrasé de constructions, d'où se dressait la silhouette d'une cheminée d'usine ; de rares lueurs sortaient des fenêtres encrassées, cinq ou six lanternes tristes étaient pendues dehors, à des charpentes dont les bois noircis alignaient vaguement des profils de tréteaux gigantesques ; et, de cette apparition fantastique, noyée de nuit et de fumée, une seule voix montait, la respiration grosse et longue d'un échappement de vapeur, qu'on ne voyait point.

 

Emile Zola, Germinal, incipit, chapitre 1

Commentaire composé

I Un incipit naturaliste

 

“un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs de betteraves.”, “ à deux kilomètres de Montsou” : L’annonce de lieux, d’une distance et de matériaux précis amplifie le côté naturaliste de l’incipit.

“L'homme était parti de Marchiennes vers deux heures” : La phrase courte a pour but de donner une information claire. Ce qui est le cas avec l’indication spatio-temporelle précise “ de Marchiennes vers deux heures” typique du naturalisme.

“Il marchait d'un pas allongé, grelottant sous le coton aminci de sa veste et de son pantalon de velours.” : Zola réussit à nous émouvoir à travers ce registre pathétique. Le lecteur ressent de la peine pour le personnage qui n’a pas de quoi se payer des vêtements appropriés pour l’hiver. Sa veste d’une part est faite de coton ce qui n’est pas adapté pour l’hiver et d’autre part le coton en est aminci, on comprend alors que c’est une veste vieille et usée. De plus, il ressent maintenant une douleure physique, “le froid lui gelait les doigts à l’en faire saigner”, “tantôt d'un coude, tantôt de l'autre, pour glisser au fond de ses poches les deux mains à la fois, des mains gourdes que les lanières du vent d’est faisaient saigner.” Zola insiste sur le champ lexical de la douleur : “il ne put résister au besoin douloureux de se chauffer un instant les mains.”

“Un petit paquet, noué dans un mouchoir à carreaux, le gênait beaucoup” : Ce petit détail suscite la curiosité du lecteur.

“Une seule idée occupait sa tête vide d'ouvrier sans travail et sans gîte, l'espoir que le froid serait moins vif après le lever du jour.” : On comprend qu’à cet instant la seule chose qui le préoccupe est le froid, c’est bien pour cela que sa tête est vide mais d’autre part il n’a pas eu la chance de recevoir une éducation durant son enfance. 

“Un chemin creux s'enfonçait. Tout disparut. L'homme avait à droite une palissade, quelque mur de grosses planches fermant une voie ferrée ; tandis qu'un talus d'herbe s'élevait à gauche, surmonté de pignons confus, d'une vision de village aux toitures basses et uniformes. Il fit environ deux cents pas.” : L’annonce de lieux, d’une distance et de matériaux précis amplifie le côté naturaliste de l’incipit.

 

II Un incipit angoissant

 

“Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d'une obscurité et d'une épaisseur d'encre” : Zola instaure une atmosphère sombre et angoissante en utilisant les mots “nuit” “obscurité” et “encre”. Cette phrase poétique est surprenante au début de la description naturaliste. 

Le narrateur continue à construire ce monde ténébreux avec des indications inquiétantes. Lorsqu’il marche sur “le sol noir” entouré par un “immense horizon” où il est confronté à des “rafales larges comme une mer”. De part l’utilisation de ces termes Zola essaye de nous faire ressentir de l’empathie pour ce personnage dès le début du roman.

“rafales larges comme sur une mer, glacées d'avoir balayé des lieues de marais” ; “le pavé se déroulait avec la rectitude d'une jetée, au milieu de l'embrun aveuglant des ténèbres” : Cette métaphore filée de la mer symbolise que ce personnage mène une vie extrêmement difficile, car il en viendrait même à se noyer dans “l’embrun aveuglant des ténèbres”. Ainsi, dès le début du roman on a l’impression que le personnage va mourir. Cette phrase longue est entrecoupée par des virgules ce qui lui donne un rythme ample comme la mer. 

“il aperçut des feux rouges, trois brasiers brûlant au plein air, et comme suspendus. D'abord, il hésita, pris de crainte” : Zola donne de la mine une image infernale avec la couleur rouge, le champ lexical de la chaleur et le champ lexical de la peur.

“ les feux reparurent près de lui, sans qu'il comprit davantage comment ils brûlaient si haut dans le ciel mort, pareils à des lunes fumeuses.” : Les brasiers sont “haut dans le ciel mort” comme si ils lévitaient. Ce phénomène terrifiant et le vocabulaire terne “ciel mort” et “lunes fumeuses” rappelle ce côté fantastique.

“C'était une masse lourde, un tas écrasé de constructions” ; “de rares lueurs sortaient des fenêtres encrassées, cinq ou six lanternes tristes étaient pendues dehors, à des charpentes dont les bois noircis alignaient vaguement des profils de tréteaux gigantesques” : A cause de cette description obscure et inquiétante, le lecteur se sent opprimé par cette mine imposante qui ressemble à un monstre.

“d'où se dressait la silhouette d'une cheminée d'usine” ; “et, de cette apparition fantastique, noyée de nuit et de fumée, une seule voix montait, la respiration grosse et longue d'un échappement de vapeur, qu'on ne voyait point.” Zola, grâce à la personnification, donne vie à la mine. La vue et l’ouïe sont sollicités “la silhouette” , “une seule voix qui montait, la respiration grosse et longue d’un échappement”. Malgré ces détails, cette mine reste terrifiante. On parle d’une “silhouette”, “noyée de nuit et de fumée” et “d'un échappement de vapeur, qu'on ne voyait point.” Ceci reste très vague, le lecteur reste perplexe face à ce monstre mystérieux. 


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