Commentaire composé sur Cocteau, La Machine infernale, acte I, le fantôme

Commentaire composé sur Cocteau, La Machine infernale, acte I, le fantôme

Texte

Cocteau, La machine infernale acte I

 

JOCASTE

Comment parlait-il ?

LE JEUNE SOLDAT

Il parlait vite et beaucoup, Majesté, beaucoup, et il s'embrouillait, et il n'arrivait

pas à dire ce qu'il voulait dire.

JOCASTE

C'est lui ! Pauvre cher ! Mais pourquoi sur ces remparts ? Cela empeste...

LE JEUNE SOLDAT

C'est justement, Majesté... Le fantôme disait que c'est à cause des marécages et des vapeurs qu'il pouvait apparaître.

JOCASTE

Que c'est intéressant ! Tirésias, jamais vous n'apprendrez cela dans vos volailles. Et que disait-il ?

TIRESIAS

Madame, madame, au moins faudrait-il interroger avec ordre. Vous allez faire perdre la tête à ce gamin.

JOCASTE

C'est juste, Zizi, très juste.

Au jeune soldat.

Comment était-il ? Comment le voyiez-vous ?

LE JEUNE SOLDAT

Dans le mur, Majesté. C'est comme qui dirait une espèce de statue transparente. On voit surtout la barbe et le trou noir de la bouche qui parle, et une tache rouge, sur la tempe, une tache rouge vif.

JOCASTE

C'est du sang !

LE JEUNE SOLDAT

Tiens ! On n'y avait pas pensé.

JOCASTE

C'est une blessure ! C'est épouvantable ! (Laïus apparaît.) Et que disait-il ?

Avez-vous compris quelque chose ?

LE JEUNE SOLDAT

C'est difficile, Majesté. Mon camarade a remarqué qu'il se donnait beaucoup de

mal pour apparaître, et que chaque fois qu'il se donnait du mal pour s'exprimer clairement, il disparaissait ; alors il ne savait plus comment s'y prendre.

JOCASTE

Le pauvre !

LE FANTÔME

Jocaste ! Jocaste ! Ma femme Jocaste !

Ils ne le voient ni ne l'entendent pendant toute la scène.

TIRESIAS, s'adressant au soldat.

Et vous n'avez rien pu saisir de clair ?

LE FANTÔME

Jocaste

LE SOLDAT

C'est-à-dire, si, monseigneur. On comprenait qu'il voulait vous prévenir d'un danger, vous mettre en garde, la reine et vous, mais c'est tout. La dernière fois, il a expliqué qu'il avait su des secrets qu'il ne devait pas savoir, et que si on le découvrait, il ne pourrait plus apparaître.

LE FANTÔME

Jocaste ! Tirésias ! Ne me voyez-vous pas ? Ne m'entendez-vous pas ?

JOCASTE

Et il ne disait rien d'autre. Il ne précisait rien ?

LE SOLDAT

Dame ! Majesté, il ne voulait peut-être pas préciser en notre présence. Il vous réclamait. C'est pourquoi mon camarade a essayé de vous prévenir.

JOCASTE

Les braves garçons ! Et je suis venue. Je le savais bien. Je le sentais là ! Tu

vois, Zizi, avec tes doutes. Et dites, petit soldat, où le spectre apparaissait-il ? Je veux toucher la place exacte.

LE FANTÔME

Regarde-moi ! Ecoute-moi. Jocaste ! Gardes, vous m'avez toujours vu.

Pourquoi ne pas me voir ? C'est un supplice. Jocaste ! Jocaste !

Pendant ces répliques, le soldat s'est

rendu à l'endroit où le fantôme se manifeste. II

le touche de la main.

LE SOLDAT

C'est là. (Il frappe le mur.) Là, dans le mur.

LE JEUNE SOLDAT

Ou devant le mur ; on ne peut pas se rendre bien compte.

JOCASTE

Mais pourquoi n'apparaît-il pas cette nuit ? Croyez-vous qu'il puisse encore

apparaître ?

LE FANTÔME

Jocaste ! Jocaste ! Jocaste !

LE SOLDAT

Hélas ! madame, je ne crois pas, après la scène d'hier. J'ai peur qu'il y ait eu du

grabuge, et que Votre Majesté arrive trop tard.

JOCASTE

Quel malheur ! Toujours trop tard. Zizi, je suis toujours informée la dernière dans le royaume. Que de temps perdu avec vos poulets et vos oracles ! Il fallait courir. Il fallait deviner. Nous ne saurons rien ! rien ! rien ! Et il y aura des cataclysmes, des cataclysmes épouvantables. Et ce sera votre faute, Zizi, votre faute, comme toujours.

TIRESIAS

Madame, la reine parle devant ces hommes...

JOCASTE

Oui, je parle devant ces hommes ! Je vais me gêner, peut-être ? Et le roi Laïus,

le roi Laïus mort, a parlé devant ces hommes. Il ne vous a pas parlé, à vous, Zizi, ni à Créon. Il n'a pas été se montrer au temple. Il s'est montré sur le chemin de ronde, à ces hommes, à ce garçon de dix-neuf ans qui est beau et qui ressemble...

TIRESIAS

Je vous conjure...

JOCASTE

C'est vrai, je suis nerveuse, il faut comprendre. Ces dangers, ce spectre, cette musique, cette odeur de pourriture... Et il y a de l'orage. Mon épaule me fait mal.

J'étouffe, Zizi, j'étouffe.

Commentaire composé

I La scène crée une tension dramatique dans la pièce

a) Une enquête qui n'aboutit à rien 

Les soldats tentent de résoudre le problème avec un fantôme qui n’arrive pas à se faire entendre, un devin qui ne devine rien et ne voit rien et une reine stupide.

 

b) L’échec du fantôme

“Jocaste ! Tirésias ! Ne me voyez-vous pas ? Ne m'entendez-vous pas ?” : Le fantôme, étant celui qui détient le savoir qui pourrait bloquer la prophétie, n’arrive pas à le révéler. 

“Pendant ces répliques, le soldat s'est rendu à l'endroit où le fantôme se manifeste. II le touche de la main.” : Cette didascalie souligne l’impuissance du fantôme, qui malgré tous ses efforts, échoue à se faire entendre. 

 

II Une scène qui révèle la destinée tragique 

a) Introduction des thèmes tragiques de la vue et de la connaissance 

“On comprenait qu'il voulait vous prévenir d'un danger, vous mettre en garde, la reine et vous, mais c'est tout.” : Le fantôme voudrait briser la prophétie en révélant à Jocaste qu’elle est sur le point d’épouser Oedipe mais il demeure impuissant.

“La dernière fois, il a expliqué qu'il avait su des secrets qu'il ne devait pas savoir, et que si on le découvrait, il ne pourrait plus apparaître.” : Le fantôme est coincé entre le monde des vivants et le monde des morts tant que l’injustice qui a causé sa mort n’est pas réparée.

 

b) L’idée de fatalité de la machine infernale (le destin, la prophétie)

“une tache rouge, sur la tempe, une tache rouge vif.” : La moitié de la prophétie s’est déjà réalisée avec le meurtre de Laïus par Oedipe.

“Toujours trop tard. Zizi, je suis toujours informée la dernière dans le royaume.” : En effet, Jocaste sera la dernière à se rendre compte qu’Oedipe est son fils.

“Et il y aura des cataclysmes, des cataclysmes épouvantables. Et ce sera votre faute, Zizi, votre faute, comme toujours.” : L’accomplissement de la prophétie est inévitable et Tirésias en est la cause, car s’il n’avait pas prédit qu’Oedipe tuerait son père et épouserait sa mère, Laïus n’aurait pas ordonné son exécution, le soldat en charge de cette besogne ne l’aurait pas abandonné dans le désert et ils auraient pu le garder sous les yeux et empêcher cette tragédie.

“à ce garçon de dix-neuf ans qui est beau et qui ressemble…” : On voit que Jocaste est toute disposée à se laisser séduire par un jeune homme, et donc elle va tomber amoureuse d’Oedipe.

“Et il y a de l'orage. Mon épaule me fait mal.

J'étouffe, Zizi, j'étouffe.” : Outre que la reine se comporte d’une façon indigne de son rang, ce passage symbolique montre qu’elle est tout près d’accomplir la prophétie.

 

III Des effets de décalages (la modernité)

a) Personnages comiques

“Il parlait vite et beaucoup, Majesté, beaucoup, et il s'embrouillait, et il n'arrivait

pas à dire ce qu'il voulait dire.” : Le jeune soldat utilise un vocabulaire familier, qui n’est pas autorisé dans la tragédie classique, avec des fautes de syntaxes telles que : “C'est comme qui dirait une espèce de statue transparente”

“Tirésias, jamais vous n'apprendrez cela dans vos volailles.” : Le personnage de Tiresias est présenté de manière ridicule alors que dans la tragédie de Sophocle il a un rôle décisif puisque c’est lui qui prononce la prophétie à l’encontre d’Oedipe. Cette ridiculisation persiste avec le sobriquet que lui donne Jocaste qui a des connotations enfantines et sexuelles :“C'est juste, Zizi, très juste.” Jocaste accuse Tirésias de tous les maux et le tutoie : “Tu vois, Zizi, avec tes doutes.” Les oracles sont ridiculisés et Tirésias est présenté comme un bon à rien : “Que de temps perdu avec vos poulets et vos oracles ! Il fallait courir. Il fallait deviner. Nous ne saurons rien ! rien ! rien !”. Le devin devrait être capable de voir ou d’entendre le fantôme, mais ce n’est pas le cas : “Il ne vous a pas parlé, à vous, Zizi”.

“JOCASTE

C'est du sang !

LE JEUNE SOLDAT

Tiens ! On n'y avait pas pensé.” : C’est ironique, le soldat se moque de la reine. La bêtise de Jocaste est mise en avant. Ainsi Cocteau brise une autre règle de la tragédie classique qui veut que les personnages soient nobles et admirables.

 

b) Le traitement du fantôme (le théâtre dans le théâtre)

“Le fantôme disait que c'est à cause des marécages et des vapeurs qu'il pouvait apparaître.” : On a une mauvaise image de Laïus qui est associé à la putréfaction ce qui sous-entend que c’était un roi pourri. Cocteau présente le roi de façon irrévérencieuse et ridicule.

“C'est difficile, Majesté. Mon camarade a remarqué qu'il se donnait beaucoup de

mal pour apparaître, et que chaque fois qu'il se donnait du mal pour s'exprimer clairement, il disparaissait ; alors il ne savait plus comment s'y prendre.” : Au théâtre, la parole est primordiale car elle est performative, c’est-à-dire qu’elle fait exister les personnages. Ici, le fantôme n’arrive pas s’exprimer ni à être vu ce qui le rend pitoyable aux yeux des autres personnages et du spectateur. Il s’agit ici de théâtre dans le théâtre puisque le spectateur est témoin de l’impuissance de ce fantôme qui n’est plus que l’ombre de roi effrayant qu’il a été : “Le pauvre !”, “Ils ne le voient ni ne l'entendent pendant toute la scène.”


Écrire commentaire

Commentaires: 0