Zola, L'Assommoir, la crise conjugale, texte et commentaire composé

Zola, L'Assommoir, la crise conjugale, texte et commentaire composé

Texte

Gervaise posa la main sur l’épaule de Coupeau, au moment où il sortait de la Petite-Civette.

— Dis donc, j’attends, moi… J’ai faim. C’est tout ce que tu paies ?

Mais il lui riva son clou de la belle façon.

— T’as faim, mange ton poing !… Et garde l’autre pour demain !

[...]

— Tu veux donc que je vole ? murmura-t-elle d’une voix sourde.

Mes-Bottes se caressait le menton d’un air conciliant.

— Non, ça, c’est défendu, dit-il. Mais quand une femme sait se retourner…

Et Coupeau l’interrompit pour crier bravo ! Oui, une femme devait savoir se retourner. Mais la sienne avait toujours été une guimbarde, un tas. Ce serait sa faute, s’ils crevaient sur la paille. Puis, il retomba dans son admiration devant Mes-Bottes. Était-il assez suiffard, l’animal ! Un vrai propriétaire ; du linge blanc et des escarpins un peu chouettes ! Fichtre ! ce n’était pas de la ripopée ! En voilà un au moins dont la bourgeoise menait bien la barque !

Les deux hommes descendaient vers le boulevard extérieur. Gervaise les suivait. Au bout d’un silence, elle reprit, derrière Coupeau :

— J’ai faim, tu sais… J’ai compté sur toi. Faut me trouver quelque chose à claquer.

Il ne répondit pas, et elle répéta sur un ton navrant d’agonie :

— Alors, c’est tout ce que tu paies ?

— Mais, nom de Dieu ! puisque je n’ai rien ! gueula-t-il, en se retournant furieusement. Lâche-moi, n’est-ce pas ? ou je cogne !

Il levait déjà le poing. Elle recula et parut prendre une décision.

— Va, je te laisse, je trouverai bien un homme.

Du coup, le zingueur rigola. Il affectait de prendre la chose en blague, il la poussait, sans en avoir l’air. Par exemple, c’était une riche idée ! Le soir, aux lumières, elle pouvait encore faire des conquêtes. Si elle levait un homme, il lui recommandait le restaurant du Capucin, où il y avait des petits cabinets dans lesquels on mangeait parfaitement. Et, comme elle s’en allait sur le boulevard extérieur, blême et farouche, il lui cria encore :

— Écoute donc, rapporte-moi du dessert, moi j’aime les gâteaux… Et, si ton monsieur est bien nippé, demande-lui un vieux paletot, j’en ferai mon beurre.

Gervaise, poursuivie par ce bagou infernal, marchait vite. Puis, elle se trouva seule au milieu de la foule, elle ralentit le pas. Elle était bien résolue. Entre voler et faire ça, elle aimait mieux faire ça, parce qu’au moins elle ne causerait du tort à personne. Elle n’allait jamais disposer que de son bien. Sans doute, ce n’était guère propre ; mais le propre et le pas propre se brouillaient dans sa caboche, à cette 

heure ; quand on crève de faim, on ne cause pas tant philosophie, on mange le pain qui se présente. Elle était remontée jusqu’à la chaussée Clignancourt. La nuit n’en finissait plus d’arriver. Alors, en attendant, elle suivit les boulevards, comme une dame qui prend l’air avant de rentrer pour la soupe.

 

Zola, L’Assommoir

 

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