Commentaire composé de Racine, Iphigénie, acte V, scène 6

Commentaire composé de Racine, Iphigénie, acte V, scène 6

Photo by Volkan Olmez on Unsplash
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Texte

Racine, Iphigénie, acte V, scène 6

CLYTEMNESTRE

Ma fille ! Ah, prince ! O Ciel ! Je demeure éperdue.

Quel miracle, Seigneur, quel Dieu me l'a rendue ?

ULYSSE

Vous m'en voyez moi-même en cet heureux moment

Saisi d'horreur, de joie et de ravissement.

Jamais jour n'a paru si mortel à la Grèce.

Déjà de tout le camp la discorde maîtresse

Avait sur tous les yeux mis son bandeau fatal,

Et donné du combat le funeste signal.

De ce spectacle affreux votre fille alarmée

Voyait pour elle Achille, et contre elle l'armée.

Mais, quoique seul pour elle, Achille furieux

Epouvantait l'armée, et partageait les Dieux.

Déjà de traits en l'air s'élevait un nuage.

Déjà coulait le sang, prémices du carnage.

Entre les deux partis Calchas s'est avancé,

L'oeil farouche, l'air sombre, et le poil hérissé,

Terrible, et plein du Dieu qui l'agitait sans doute :

Vous, Achille, a-t-il dit, et vous, Grecs, qu'on m'écoute.

Le Dieu qui maintenant vous parle par ma voix

M'explique son oracle et m'instruit de son choix.

Un autre sang d'Hélène, une autre Iphigénie,

Sur ce bord immolée y doit laisser sa vie.

Thésée avec Hélène uni secrètement

Fit succéder l'hymen à son enlèvement.

Une fille en sortit, que sa mère a celée.

Du nom d'Iphigénie elle fut appelée.

Je vis moi-même alors ce fruit de leurs amours.

D'un sinistre avenir je menaçai ses jours.

Sous un nom emprunté sa noire destinée

Et ses propres fureurs ici l'ont amenée.

Elle me voit, m'entend, elle est devant vos yeux,

Et c'est elle, en un mot, que demandent les Dieux.

Ainsi parle Calchas. Tout le camp immobile

L'écoute avec frayeur, et regarde Eriphile.

Elle était à l'autel, et peut-être en son coeur

Du fatal sacrifice accusait la lenteur.

Elle-même tantôt, d'une course subite,

Était venue aux Grecs annoncer votre fuite.

On admire en secret sa naissance et son sort.

Mais, puisque Troie enfin est le prix de sa mort,

L'armée à haute voix se déclare contre elle,

Et prononce à Calchas sa sentence mortelle.

Déjà pour la saisir Calchas lève le bras :

Arrête, a-t-elle dit, et ne m'approche pas.

Le sang de ces héros dont tu me fais descendre

Sans tes profanes mains saura bien se répandre.

Furieuse, elle vole, et sur l'autel prochain

Prend le sacré couteau, le plonge dans son sein.

A peine son sang coule et fait rougir la terre,

Les Dieux font sur l'autel entendre le tonnerre,

Les vents agitent l'air d'heureux frémissements,

Et la mer leur répond par ses mugissements.

La rive au loin gémit, blanchissante d'écume.

La flamme du bûcher d'elle-même s'allume.

Le ciel brille d'éclairs, s'entrouvre, et parmi nous

Jette une sainte horreur qui nous rassure tous.


Pour bien comprendre le tragique je vous conseille de lire ce livre


Commentaire composé

Comment Racine fait-il de la mort d’Iphigénie un poème spectaculaire tout en respectant la règle de bienséance imposée par le dénouement tragique à l’âge classique ? 

 

I Un dénouement tragique

 

“Ma fille ! Ah, prince ! O Ciel ! Je demeure éperdue.

Quel miracle, Seigneur, quel Dieu me l'a rendue ?” : La mère se demande si sa fille est toujours en vie. La ponctuation forte et les les émotions de désespoir montrent le tragique des répercussions de la mort d’Iphigénie sur ses proches.

“Vous m'en voyez moi-même en cet heureux moment

Saisi d'horreur, de joie et de ravissement.” : Ulysse exprime à la fois sa joie pour sa patrie mais aussi son désespoir sur la mort d’Iphigénie. Le tragique de la pièce repose sur le fait que la mort d’Iphigénie cause de la souffrance aux personnes qui l’aiment mais elle apporte également la victoire à son peuple et donc elle est source de joie dans tout le pays.

 

II Le choix du récit pour respecter la règle de bienséance

 

Pour ne pas montrer sur scène le sacrifice d’Iphigénie, le dramaturge fait raconter sa mort par le personnage d’Ulysse. Il fait s’interposer Achille entre le bourreau et Iphigénie, introduisant la romance, mais Iphigénie étant une héroïne tragique, elle décidera de se tuer elle-même pour éviter que la main du bourreau ne la touche et parce qu’elle accepte dignement son destin qui est de mourir pour sa patrie : “Arrête, a-t-elle dit, et ne m'approche pas. Le sang de ces héros dont tu me fais descendre Sans tes profanes mains saura bien se répandre”.

 

III Les procédés qui rendent la mort d’Iphigénie spectaculaire

 

Le récit d’Ulysse est construit sur une hypotypose. En effet, plusieurs sens sont sollicités : la vue : “De ce spectacle affreux votre fille alarmée Voyait pour elle Achille, et contre elle l'armée.” , le toucher : “Furieuse, elle vole, et sur l'autel prochain Prend le sacré couteau, le plonge dans son sein.”, l’ouïe : “Vous, Achille, a-t-il dit, et vous, Grecs, qu'on m'écoute.”

Ulysse convoque d’autres personnages en restituant leurs paroles au discours direct pour rendre son récit plus vivant. Ainsi il donne la parole à Calchas : “Ainsi parle Calchas.”, et à Iphigénie : “Arrête, a-t-elle dit, et ne m'approche pas. Le sang de ces héros dont tu me fais descendre Sans tes profanes mains saura bien se répandre”.

C’est un récit à la fois pathétique et tragique. Le tragique réside dans le fait que Iphigénie accepte son destin : “Furieuse, elle vole, et sur l'autel prochain Prend le sacré couteau, le plonge dans son sein.”. Le pathétique est présent chez Iphigénie puisqu’elle souffre en attendant son sort : “Elle était à l'autel, et peut-être en son coeur Du fatal sacrifice accusait la lenteur”.


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