Commentaire composé sur Le Colonel Chabert de Balzac, La déchéance de Chabert

Commentaire composé sur Le Colonel Chabert de Balzac, La déchéance de Chabert

Photo by Janko Ferlič on Unsplash
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Texte

Honoré de BALZAC, Le Colonel Chabert, extrait (1832).

[Le colonel Hyacinthe Chabert, déclaré mort par erreur à la bataille d’Eylau, a contacté l’avoué Derville pour retrouver son rang et ses droits. Sa femme Rose, désormais remariée au comte Ferraud, le rejette et n’entend pas lui restituer ses biens. Le colonel refuse toute transaction avec elle et disparaît. Quelques années plus tard, l’avoué Derville retrouve le colonel].

 

 En 1840, vers la fin du mois de juin, Godeschal, alors avoué, allait à Ris, en compagnie de Derville son prédécesseur. Lorsqu’ils parvinrent à l’avenue qui conduit de la grande route à Bicêtre1, ils aperçurent sous un des ormes du chemin un de ces vieux pauvres chenus2et cassés qui ont obtenu le bâton de maréchal3des mendiants en vivant à Bicêtre comme les femmes indigentes vivent à la Salpêtrière4. Cet homme, l’un des deux mille malheureux logés dans l’Hospice de la Vieillesse, était assis sur une borne et paraissait concentrer toute son intelligence dans une opération bien connue des invalides, et qui consiste à faire sécher au soleil le tabac de leurs mouchoirs, pour éviter de les blanchir, peut-être. Ce vieillard avait une physionomie attachante. Il était vêtu de cette robe de drap rougeâtre que l’Hospice accorde à ses hôtes, espèce de livrée5horrible.

  « Tenez, Derville, dit Godeschal à son compagnon de voyage, voyez donc ce vieux. Ne ressemble-t-il pas à ces grotesques qui nous viennent d’Allemagne6? Et cela vit, et cela est heureux peut-être ! »

  Derville prit son lorgnon, regarda le pauvre, laissa échapper un mouvement de surprise et dit :

  « Ce vieux-là, mon cher, est tout un poème, ou, comme disent les romantiques, un drame. As-tu rencontré quelquefois la comtesse Ferraud ?

— Oui, c’est une femme d’esprit et très agréable ; mais un peu trop dévote, dit Godeschal.

— Ce vieux bicêtrien est son mari légitime, le comte Chabert, l’ancien colonel ; elle l’aura sans doute fait placer là. S’il est dans cet hospice au lieu d’habiter un hôtel, c’est uniquement pour avoir rappelé à la jolie comtesse Ferraud qu’il l’avait prise, comme un fiacre, sur la place7. Je me souviens encore du regard de tigre qu’elle lui jeta dans ce moment-là. »

  Ce début ayant excité la curiosité de Godeschal, Derville lui raconta l’histoire qui précède8. Deux jours après, le lundi matin, en revenant à Paris, les deux amis jetèrent un coup d’oeil sur Bicêtre, et Derville proposa d’aller voir le colonel Chabert. A moitié chemin de l’avenue, les deux amis trouvèrent assis sur la souche d’un arbre abattu le vieillard qui tenait à la main un bâton et s’amusait à tracer des raies sur le sable. En le regardant attentivement, ils s’aperçurent qu’il venait de déjeuner autre part qu’à l’établissement.

  « Bonjour, colonel Chabert, lui dit Derville.

— Pas Chabert ! pas Chabert ! je me nomme Hyacinthe, répondit le vieillard. Je ne suis plus un homme, je suis le numéro 164, septième salle, ajouta-t-il en regardant Derville avec une anxiété peureuse, avec une crainte de vieillard et d’enfant. Vous allez voir le condamné à mort ? dit-il après un moment de silence. Il n’est pas marié, lui ! Il est bien heureux.

— Pauvre homme, dit Godeschal. Voulez-vous de l’argent pour acheter du tabac ? »

  Avec toute la naïveté d’un gamin de Paris, le colonel tendit avidement la main à chacun des deux inconnus, qui lui donnèrent une pièce de vingt francs ; il les remercia par un regard stupide, en disant : « Braves troupiers9! » Il se mit au port d’armes, feignit de les coucher en joue, et s’écria en souriant : « Feu des deux pièces ! vive Napoléon ! » Et il décrivit en l’air avec sa canne une arabesque imaginaire.

1 Bicêtre : lieu près de Paris, où était établi un asile d’aliénés.

2 Chenu : aux cheveux blancs.

3 Obtenir le bâton de maréchal : arriver au plus haut grade.

4 La Salpêtrière : hospice accueillant des femmes indigentes, c’est-à-dire des pauvres.

5 Livrée : costume de domestique.

6 Ces grotesques d’Allemagne : allusion aux personnages fantastiques des contes d’Hoffmann.

7 Derville rappelle ainsi que la comtesse a acquis son rang grâce à son mariage avec Chabert.

8 L’auteur fait référence à l’histoire qui constitue l’ensemble du livre.

9 Troupiers : simples soldats.


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