Commentaire composé du Tiers livre de Rabelais, Comment Pantagruel persuade Panurge de prendre conseil d'un fou Chapitre XXXVII

Commentaire composé du Tiers livre de Rabelais, Comment Pantagruel persuade Panurge de prendre conseil d'un fou Chapitre XXXVII

Photo by Kaci and Caleb Carson on Unsplash
Photo by Kaci and Caleb Carson on Unsplash

Texte

Comment Pantagruel persuade Panurge de prendre conseil d'un fou

Chapitre XXXVII

« À Paris, à la rôtisserie du Petit Châtelet, à la devanture de la boutique d'un rôtisseur, un portefaix (1) mangeait son pain à la fumée du rôt et le trouvait, ainsi parfumé, grandement savoureux. Le rôtisseur le laissait faire. Enfin, quand tout le pain fut avalé, le rôtisseur saisit le portefaix au collet, et voulait qu'il lui payât la fumée de son rôt. Le portefaix disait n'avoir en rien endommagé ses victuailles, n’avoir rien pris qui lui appartienne, ne lui être en rien débiteur. La fumée dont il était question s’échappait au dehors, et que d’une façon ou d’une autre elle se perdait. On n'avait jamais entendu dire que, dans Paris, on eût vendu de la fumée de rôt dans la rue. Le rôtisseur répliquait qu’il n'était pas tenu de nourrir les portefaix de la fumée de son rôt, et jurait que, dans le cas où il ne le payât pas, il lui ôterait ses crochets (2).

Le portefaix tire son gourdin, et se mettait en défense. L'altercation prit de l’importance. Le badaud peuple de Paris accourut de toutes parts à la dispute. Là se trouva à propos Sire Joan le fou, citoyen de Paris. L'ayant aperçu, le rôtisseur demanda au portefaix : « Veux-tu, à propos de notre différend, croire ce noble Sire Joan ? - Oui palsambleu », répondit le portefaix.

Alors Sire Joan, après avoir entendu leur désaccord, demanda au portefaix qu'il lui tirât de son baudrier quelque pièce d'argent. Le portefaix lui mit dans la main un tournois-de-Philippe (3). Sire Joan le prit, et le mit sur son épaule gauche, comme pour vérifier s'il faisait le poids ; puis le faisait sonner sur la paume de sa main gauche, comme pour entendre s'il était de bon aloi (4) ; puis le posa sur la prunelle de son œil droit, comme pour voir s'il était bien frappé. Tout cela fut fait dans le grand silence de tout le peuple badaud, dans l’attente ferme du rôtisseur, et au désespoir du portefaix. Enfin il le fit sonner sur le comptoir à plusieurs reprises. Puis, avec une majesté présidentielle, tenant sa marotte (5) au poing, comme si ce fut un sceptre, et ajustant sur sa tête son chaperon de martres de singe (6) à oreilles de papier fraisé à points d'orgue, toussant préalablement deux ou trois bonnes fois, il dit à haute voix :

« La Cour vous dit que le portefaix qui a mangé son pain à la fumée du rôt a payé civilement le rôtisseur au son de son argent. Ladite Cour ordonne que chacun se retire en sa chacunière, sans dépens, et pour cause (7). »

Cette sentence du fou parisien a semblé si équitable, voire admirable aux docteurs susdits qu'ils doutent, au cas où la matière eût été discutée au Parlement dudit lieu ou à la Rotta de Rome (8), voire tranchée par les Aréopagites (9), que la sentence eût été mieux prononcée par eux. Voyez donc si vous voulez prendre conseil d'un fou. »

 

Rabelais, Le Tiers livre

 

Notes :

1 - Un portefaix : un porteur (supportant un faix, c’est-à-dire une charge quelle qu’elle soit).

2 - Ses crochets servant à porter les fardeaux sur le dos.

3 - Un tournois-de-Philippe : monnaie à l’effigie du roi Philippe V.

4 - De bon aloi : d’un bon alliage, de bonne qualité.

5 - Sa marotte : sceptre surmonté d’une tête coiffée d’un capuchon bigarré et garni de grelots.

6 - Son chaperon de martres de singe : le chaperon est-il fait de fausse fourrure de martre ? Est-il fait de singe ?

7 - Sans dépens, et pour cause : formule juridique marquant la conclusion d’une sentence.

8 - La Rotta de Rome : cour de justice composée de douze prélats.

9 - Les Aréopagites : membres de l’aréopage, tribunal qui siégeait sur la colline à Athènes.

 

Commentaire composé

Le mouvement littéraire de l’humanisme place l’Homme au centre de sa réflexion. Rabelais écrit Le Tiers Livre, qui décrit la vie de Pantagruel et de ses amis. Dans le passage étudié nous assistons à un différend entre un rôtisseur et un portefaix. Nous allons voir comment Rabelais utilise l’image du fou pour rendre une justice équitable. Premièrement nous allons étudier comment fonctionne l’altercation puis voir comment Rabelais met en scène un fou pour dire la vérité.

 

I Une altercation

Le rôtisseur est vicieux, il lui tend un piège en attendant qu'il ait fini de manger pour que le portefaix ne s’en aille pas et soit coincé parce qu’il n’a plus d’issue : “Enfin, quand tout le pain fut avalé, le rôtisseur saisit le portefaix au collet, et voulait qu'il lui payât la fumée de son rôt”. Le portefaix rétorque qu’il ne lui a rien volé, car la fumée a déjà été utilisée et s’évapore dans l’air. Il n’a donc rien à se reprocher “Le portefaix disait n'avoir en rien endommagé ses victuailles, n’avoir rien pris qui lui appartienne, ne lui être en rien débiteur.” Le rôtisseur estime que le portefaix doit payer car la fumée lui “appartient” et qu’il n’a pas à nourrir des personnes gratuitement. Il le menace afin que le portefaix ait peur  “Le rôtisseur répliquait qu’il n'était pas tenu de nourrir les portefaix de la fumée de son rôt, et jurait que, dans le cas où il ne le payât pas, il lui ôterait ses crochets.” Le rôtisseur est malhonnête, il essaye de voler de l’argent au portefaix. La dispute n’est qu’une mise en scène pour mettre en valeur l’arrivée de Joan le fou.

 

 

II Le fou qui dit la vérité

Joan le fou est arrivé au bon moment au bon endroit  “Là se trouva à propos Sire Joan le fou,”. Rabelais reprend une tradition médiévale qu’est d’avoir un fou pour savoir la vérité. Le fou représente la sagesse et l'honnêteté. Le rôtisseur demande au portefaix s’il est d’accord pour consulter l’avis du fou afin de savoir qui a raison, celui-ci accepte  “ «Veux-tu, à propos de notre différend, croire ce noble Sire Joan ? - Oui palsambleu»”. Le fou condamne le portefaix à faire écouter le son des pièces d’argent au rôtisseur car comme il a essayé de vendre du vent au portefaix, il veut maintenant que le rôtisseur se rende compte que la fumée n’est pas quelque chose de matériel, qu’elle n’a donc pas été volée. Sa décision est juste car même si elle paraît folle (payer quelqu’un avec le son de l’argent ne l’enrichira pas), elle est équitable : du vent contre du vent ” vous dit que le portefaix qui a mangé son pain à la fumée du rôt a payé civilement le rôtisseur au son de son argent.”

 

 

Ce texte défend les idées humanistes, en plaçant l’homme et sa société au centre de sa réflexion. Le rôtisseur représente la malhonnêteté, il essaye de voler le portefaix qui est malin. Le différend entre les deux hommes sera réglé par le fou, qui est le plus raisonnable de tous et qui trouve une solution juste quoique délirante.

 


Écrire commentaire

Commentaires: 0