Commentaire composé sur René de Chateaubriand, "Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives"

Commentaire composé sur René de Chateaubriand, "Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives"

Photo by Amy Luschen on Unsplash
Photo by Amy Luschen on Unsplash

Texte

Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives, que j'éprouvais dans mes promenades ? Les sons que rendent les passions dans le vide d'un coeur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d'un désert ; on en jouit, mais on ne peut les peindre.

 

L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j'entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j'aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes, tantôt j'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois. J'écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l'homme est triste, lors même qu'il exprime le bonheur. Notre coeur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.

 

Le jour je m'égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu'il fallait peu de choses à ma rêverie ! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait ! Le clocher solitaire, s'élevant au loin dans la vallée, a souvent attiré mes regards; souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent ; j'aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait; je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur, mais une voix du ciel semblait me dire : "Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue ; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton coeur demande."

 

"Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie !" Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon coeur.

 

 

Chateaubriand, René

 

Commentaire composé

I Un paysage état d’âme

 

“Les sons que rendent les passions dans le vide d'un coeur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d'un désert” Chateaubriand compare les sons rendus par les éléments à ses sentiments. Nous sommes donc face à un paysage état d’âme car Chateaubriand compare les “sons”  à son malaise existentiel.

 

“L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes” : Le narrateur prend conscience de l'existence un monde intérieur. Cependant il ne connaît pas encore l’impact que ce monde peut avoir sur sa remise en question.

 

“j'entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes” : Le narrateur prend le temps d’écouter ses pensées intérieures. 

 

“tantôt j'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois” : Le narrateur cherche à être proche de la nature pour communier avec cette dernière.

 

“Tantôt j'aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes”: Le narrateur n’a pas pu accomplir sa mission au service des autres et il regrette car il a le coeur rempli de compassion chrétienne. On  voit le regret de Chateaubriand grâce au passé antérieur “j’aurais voulu” qui désigne son action non achevée.

 

“J'écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l'homme est triste”  le narrateur nous parle des sonorités de la nature qui se rapproche de quelque chose de simple mais triste.


 

II Un personnage romantique tourmenté et passionné

 

 

“Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives, que j'éprouvais dans mes promenades ?” : Chateaubriand comment sa méditation par une question rhétorique qui montre que l’auteur doute sur ses émotions amoureuses qui le tourmentent donc dans son quotidien. 

 

“on en jouit, mais on ne peut les peindre.” : Les sentiments personnels du narrateur sont rendus universels grâce à l’utilisation du pronom personnel “on”qui désigne un groupe non défini.

 

“L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes” : En tant que personnages romantique, René partage ses doutes.

 

“tantôt j'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois” : Il cherche à être à l’image de Jésus le Bon Berger qui guide ses prochains vers la guérison en combattant les forces du mal.

 

Chateaubriand se place ici en poète messianique, chargé de transmettre aux hommes les messages qu’il reçoit de Dieu : « une voix du ciel semblait me dire : "Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue ; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton coeur demande. " » 

 

Le personnage de René est caractéristique du romantique passionné et tourmenté, qui trouve un écho à ses passions dans la tempête : « "Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie !" Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon coeur. »

 

 

 


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