Commentaire composé sur Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, L’histoire de Polly Baker

Commentaire composé sur Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, L’histoire de Polly Baker

Photo by Sunny Ng on Unsplash
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Texte

Une fille, Miss Polly Baker, devenue grosse pour la cinquième fois, fut traduite devant le tribunal de justice de Connecticut, près de Boston. La loi condamne toutes les personnes du sexe qui ne doivent le titre de mère qu’au libertinage à une amende, ou à une punition corporelle lorsqu’elles ne peuvent payer l’amende. Miss Polly, en entrant dans la salle où les juges étaient assemblés, leur tint ce discours :

« Permettez moi, Messieurs, de vous adresser quelques mots. Je suis une fille malheureuse et pauvre, je n’ai pas le moyen de payer des avocats pour prendre ma défense, et je ne vous retiendrai pas longtemps. Je ne me flatte pas que dans la sentence que vous allez prononcer vous vous écartiez de la loi ; ce que j’ose espérer, c’est que vous daignerez implorer pour moi les bontés du gouvernement et obtenir qu’il me dispense de l’amende. Voici la cinquième fois que je parais devant vous pour le même sujet ; deux fois j’ai payé des amendes onéreuses, deux fois j `ai subi une punition publique et honteuse parce que je n’ai pas été en état de payer. Cela peut être conforme à la loi, je ne le conteste point ; mais il y a quelquefois des lois injustes, et on les abroge ; il y en a aussi de trop sévères, et la puissance législatrice peut dispenser de leur exécution. J’ose dire que celle qui me condamne est à la fois injuste en elle-même et trop sévère envers moi. Je n’ai jamais offensé personne dans le lieu où je vis, et je défie mes ennemis, si j’en ai quelques-uns, de pouvoir prouver que j’ai fait le moindre tort à un homme, à une femme, à un enfant. Permettez-moi d’oublier un moment que la loi existe, alors je ne conçois pas quel peut être mon crime ; j’ai mis cinq beaux enfants au monde, au péril de ma vie, je les ai nourris de mon lait, je les ai soutenus de mon travail ; et j’aurais fait davantage pour eux, si je n’avais pas payé des amendes qui m’en ont ôté les moyens. Est-ce un crime d’augmenter les sujets de Sa Majesté dans une nouvelle contrée qui manque d’habitants ? Je n’ai enlevé aucun mari à sa femme, ni débauché aucun jeune homme ; jamais on ne m’a accusée de ces procédés coupables, et si quelqu’un se plaint de moi, ce ne peut être que le ministre à qui je n’ai point payé de droits de mariage. Mais est-ce ma faute ? J’en appelle à vous, Messieurs ; vous me supposez sûrement assez de bon sens pour être persuadés que je préférerais l’honorable état de femme à la condition honteuse dans laquelle j’ai vécu jusqu’à présent. J’ai toujours désiré et je désire encore de me marier, et je ne crains point de dire que j’aurais la bonne conduite, l’industrie et l’économie convenables à une femme, comme j’en ai la fécondité. Je défie qui que ce soit de dire que j’aie refusé de m’engager dans cet état. Je consentis à la première et seule proposition qui m’en ait été faite ; j’étais vierge encore ; j’eus la simplicité de confier mon honneur à un homme qui n’en avait point ; il me fit mon premier enfant et m’abandonna. Cet homme, vous le connaissez tous : il est actuellement magistrat comme vous et s’assied à vos côtés ; j’avais espéré qu’il paraîtrait aujourd’hui au tribunal et qu’il aurait intéressé votre pitié en ma faveur, en faveur d’une malheureuse qui ne l’est que par lui ; alors j’aurais été incapable de l’exposer à rougir en rappelant ce qui s’est passé entre nous. Ai-­je tort de me plaindre aujourd’hui de l’injustice des lois ? La première cause de mes égarements, mon séducteur, est élevé au pouvoir et aux honneurs par ce même gouvernement qui punit mes malheurs par le fouet et par l’infamie. On me répondra que j’ai transgressé les préceptes de la religion ; si mon offense est contre Dieu, laissez-lui le soin de m’en punir ; vous m’avez déjà exclue de la communion de l’église, cela ne suffit-il pas ? Pourquoi au supplice de l’enfer, que vous croyez m’attendre dans l’autre monde, ajoutez-vous dans celui-ci les amendes et le fouet ? Pardonnez, Messieurs, ces réflexions ; je ne suis point un théologien, mais j’ai peine à croire que ce me soit un grand crime d’avoir donné le jour à de beaux enfants que Dieu a doués d’âmes immortelles et qui l’adorent. Si vous faites des lois qui changent la nature des actions et en font des crimes, faites-en contre les célibataires dont le nombre augmente tous les jours, qui portent la séduction et l’opprobre dans les familles, qui trompent les jeunes filles comme je l’ai été, et qui les forcent à vivre dans l’état honteux dans lequel je vis au milieu d’une société qui les repousse et qui les méprise. Ce sont eux qui troublent la tranquillité publique ; voilà des crimes qui méritent plus que le mien l’animadversion des lois.»

Ce discours singulier produisit l’effet qu’en attendait Miss Baker ; ses juges lui remirent l’amende et la peine qui en tient lieu. Son séducteur, instruit de ce qui s’était passé, sentit le remords de sa première conduite : il voulut la réparer ; deux jours après il épousa Miss Baker, et fit une honnête femme de celle dont cinq ans auparavant il avait fait une fille publique.

Commentaire composé

En quoi ce texte défend-il les droits des femmes face à l’oppression masculine ?

 

 

Introduction :

 

Les femmes ont dû se battre pour obtenir l'égalité des sexes qui est encore aujourd'hui un grand sujet de débat. Ainsi dans ce texte écrit par Diderot un philosophe des lumières le personnage de Polly Baker se bat pour faire entendre sa voix. En quoi ce texte défend-il les droits des femmes face à l’oppression masculine ? Nous étudierons en un premier temps le discours efficace de Polly et en un second temps le discours émouvant. 

 

 

I) Un discours efficace

a) Les deux statuts de la femme dans la société

 

Au XVIIIème siècle, la femme pouvait avoir deux conditions de vies. La première est quand elle est mariée, elle est considérée comme une femme honnête ayant tout les droits : “deux jours après il épousa Miss Baker, et fit une honnête femme”. Mais elle peut être aussi maltraitée à condition qu'elle aie eu un rapport avant le mariage et donc est considérée comme une femme publique. À ce moment là, elle est battue ou doit payer une amende jusqu'à la ruiner : “La loi condamne toutes les personnes du sexe qui ne doivent le titre de mère qu’au libertinage à une amende, ou à une punition corporelle”.

 

b) L’ironie

 

Polly utilise beaucoup de question rhétorique pour mieux se faire entendre sans trop de jugement. Elle essaye de retourner la situation pour que les magistrats se sentent mal à l'aise suite à ça :”vous m’avez déjà exclue de la communion de l’église, cela ne suffit-il pas ?”. 

Elle utilise également l'ironie pour leur faire comprendre qu’ils devraient plutôt l’admirer comme une héroïne puisqu’elle a réussi à élever ses 5 enfants seule sans un sou avec ce titre de femme publique : “j’ai peine à croire que ce me soit un grand crime d’avoir donné le jour à de beaux enfants que Dieu a doués d’âmes immortelles et qui l’adorent”. 

De plus, par une ironie du sort, l'homme qui a causé ses malheurs et son déshonneur est un magistrat, donc il incarne la loi et devrait être irréprochable : “Cet homme, vous le connaissez tous : il est actuellement magistrat comme vous et s’assied à vos côtés”.

 

II) Un discours émouvant

a) Une femme polie et douce

 

Pour commencer et achever son discours, Polly Baker utilise des formules de politesse pour qu'elle soit écouté: “Permettez moi, Messieurs”, “Pardonnez, Messieurs,”.

Polly Baker utilise la gentillesse et non l'agressivité pour essayer de convaincre les juges. Elle ne leur demande pas leur Clémence mais tente de se faire plaindre si le supplice arrivait :”ce que j’ose espérer, c’est que vous daignerez implorer pour moi les bontés du gouvernement et obtenir qu’il me dispense de l’amende.” 

 

 

b) Le registre pathétique

 

Dans ce texte le registre pathétique est très présent : “qu’il aurait intéressé votre pitié en ma faveur, en faveur d’une malheureuse”. Par ce biais, Polly espère susciter la pitié des juges. D'ailleurs, elle se plaint beaucoup de cet homme qui est magistrat comme eux et qui a détruit sa vie en lui faisant perdre sa virginité avant le mariage qu’il lui avait promis sans tenir sa parole. Elle essaye de leur montrer qu'elle n'y est pour rien et en même temps elle leur demande d’être cléments : “Mais est-ce ma faute ?”, “Ce sont eux qui troublent la tranquillité publique ; voilà des crimes qui méritent plus que le mien l’animadversion des lois.”

 

 

Conclusion :

 

Ainsi, le discours de Polly Baker est efficace car elle réussit à s’attirer la clémence des juges et à obtenir le mariage de l’homme qui l’avait perdue : “deux jours après il épousa Miss Baker, et fit une honnête femme de celle dont cinq ans auparavant il avait fait une fille publique.” Ce discours a une portée universelle car il défend la position de la femme face à l'homme qui, à cette époque, exerce sur elle un pouvoir absolu.

 

 


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