Commentaire composé sur le début de Blaise Cendrars, La Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France

Commentaire composé sur le début de Blaise Cendrars, La Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France

Photo by Michael Parulava on Unsplash
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Texte

Blaise Cendrars, La Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France

Dédiée aux musiciens

 

En ce temps-là, j'étais en mon adolescence

J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance

J'étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance

J'étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares

Et je n'avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours

Car mon adolescence était si ardente et si folle

Que mon cœur tour à tour brûlait comme le temple d'Éphèse ou comme la Place Rouge de Moscou quand le soleil se couche.

Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.

Et j'étais déjà si mauvais poète

Que je ne savais pas aller jusqu'au bout.

Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare croustillé d'or, Avec les grandes amandes des cathédrales, toutes blanches

Et l'or mielleux des cloches...

Un vieux moine me lisait la légende de Novgorod

J'avais soif

Et je déchiffrais des caractères cunéiformes

Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s'envolaient sur la place Et mes mains s'envolaient aussi avec des bruissements d'albatros

Et ceci, c'était les dernières réminiscences

Du dernier jour

Du tout dernier voyage

Et de la mer.

Pourtant, j'étais fort mauvais poète.

Je ne savais pas aller jusqu'au bout.

J'avais faim

Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés et tous les verres J'aurais voulu les boire et les casser

Et toutes les vitrines et toutes les rues

Et toutes les maisons et toutes les vies

Et toutes les roues des fiacres qui tournaient en tourbillon sur les mauvais pavés J'aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaive

Et j'aurais voulu broyer tous les os

Et arracher toutes les langues

Et liquéfier tous ces grands corps étranges et nus sous les vêtements qui m'affolent... Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe...

Et le soleil était une mauvaise plaie

Qui s'ouvrait comme un brasier.

En ce temps-là j'étais en mon adolescence

J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de ma naissance

Commentaire composé

I) Un voyage qui semble réel

a) Le récit d’une expérience vécue

 

Tout d’abord, on remarque que Blaise Cendrars, écrit son poème au passé et emploie répétitivement le pronom personnel “je” (répété 8 fois entre les vers 1 à 11) ce qui prouve que ce récit est une expérience vécue. Le poète utilise des termes qui renvoient à son passé, à son vécu “16000 lieues de ma ville natale” “mon enfance” “a peine seize ans”. Ces indications sur son passé montre bien que le poète est directement impliqué dans son histoire. En effet, Blaise Cendrars fait le récit d’un voyage en Russie qu’il a fait durant son adolescence, âgé de “à peine seize ans”. Dans son poème il décrit Moscou par rapport à ce qu’il a vu durant son voyage, comme s’il était revenu dans le passé faire cette description. 

 

b) Ce voyage semble réel

 

En effet, ses descriptions donnent l’impression au lecteur de vivre la scène aux côtés du poète. Au début du poème, Blaise Cendrars fait une periphrase pour nous informer qu’il a voyagé à Moscou (“J'étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares” ) juste avant la révolution Russe (“Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe”). Le poète se souvient d’anecdotes et de personnes qu’il a rencontre durant son voyage : “Un vieux moine me lisait la légende de Novgorod”.

 

 

II) L’autoportrait d’un adolescent avide d’expérience

a) Un poème lyrique passionné

 

Le poète adolescent veut absolument vivre librement, et briser toutes les règles. Le champ lexical de la violence est employé (“broyer”, “liquéfier”, “arracher”) pour insister davantage sur le fait qu’il veut faire ce qu’il veut. Il exprime ses sentiments avec passion tout au long du poème :  “J'aurais voulu les boire et les casser”, “j'aurais voulu broyer tous les os”.

 

b) Le début de sa vocation de poète

 

Dans son poeme, Blaise Cendrars montre qu’il a commence la poesie tres jeune, mais n’a pas toujours ete bon : “j'étais fort mauvais poète”. Ce poème ne respecte aucune règle de la poésie (rimes, métrique), tout comme le poète ne voulait respecter aucune règle quand il était jeune, emporté par ses passions. Cendrars a fait ce voyage car il est curieux, et est “soif” de nouveauté et de connaissances. Ces connaissances et sa culture lui ont d’ailleurs servies à écrire ce poème. Le poète fait référence au poème “L’Albatros” de Charles Baudelaire pour montrer qu’il est perturbé dans son inspiration par son environnement. Bien qu’il rejette toute filiation, il se nourrit tout de même des grands maîtres du passé : “Et mes mains s'envolaient aussi avec des bruissements d'albatros Et ceci, c'était les dernières réminiscences Du dernier jour Du tout dernier voyage Et de la mer”.

 

 

III) Une écriture qui métamorphose le monde

a) Différents regards

 

Le regard du poète est tantôt panoramique « la ville des mille et trois clochers » pour désigner Moscou, tantôt pointilleux puisqu’il se concentre sur des détails très précis comme les “vitrines”.

 

b) Les images

 

La poésie moderne s’appuie sur des images auxquelles le lecteur doit donner leur significations : “les pigeons du Saint-Esprit s'envolaient sur la place”, “Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe”, “brûlait comme le temple d'Éphèse ou comme la Place Rouge de Moscou”. Le soleil est assimilé à une “mauvaise plaie” dans une métaphore étonnamment négative : “Et le soleil était une mauvaise plaie”. Enfin on peut relever une référence au conte “Hansel et Gretel”, “Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare croustillé d'or”, “j’avais faim, j’avais soif”. 

 

c) Les procédés d’amplification

 

 

Le poète veut montrer à travers plusieurs procédés que Moscou est aussi vaste que sa pensée l'était (“immense”). Pour cela il utilise des hyperboles et une périphrase hyperbolique : “dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares”. Cependant cela donne un effet de vertige, en effet cela est confirmé par le mot « tourbillon » qui donne l’impression que le poète est submergé par tout ce qu’il voit, sensation soulignée par l’anaphore de “Et”.


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