Analyse linéaire de Victor Hugo, Les contemplations livre III poème XXIX, La nature

Analyse linéaire de Victor Hugo, Les contemplations livre III poème XXIX, La nature

Image par Dan Fador de Pixabay
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Poème

- La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre ;

C'est l'hiver ; nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre,

Être dans mon foyer la bûche de Noël ?

- Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel.

Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme,

Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme.

Aimez, vivez. - Veux-tu, bon arbre, être timon

De charrue ? - Oui, je veux creuser le noir limon,

Et tirer l'épi d'or de la terre profonde.

Quand le soc a passé, la plaine devient blonde,

La paix aux doux yeux sort du sillon entr'ouvert,

Et l'aube en pleurs sourit. - Veux-tu, bel arbre vert,

Arbre du hallier sombre où le chevreuil s'échappe,

De la maison de l'homme être le pilier ? - Frappe.

Je puis porter les toits, ayant porté les nids.

Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis ;

Là, dans l'ombre et l'amour, pensif, tu te recueilles ;

Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles.

- Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau ?

- Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau.

Le navire est pour moi, dans l'immense mystère,

Ce qu'est pour vous la tombe ; il m'arrache à la terre,

Et, frissonnant, m'emporte à travers l'infini.

J'irai voir ces grands cieux d'où l'hiver est banni,

Et dont plus d'un essaim me parle à son passage.

Pas plus que le tombeau n'épouvante le sage,

Le profond Océan, d'obscurité vêtu,

Ne m'épouvante point : oui, frappe. - Arbre, veux-tu

Être gibet ? - Silence, homme ! va-t'en, cognée !

J'appartiens à la vie, à la vie indignée !

Va-t'en, bourreau ! va-t'en, juge ! fuyez, démons !

Je suis l'arbre des bois, je suis l'arbre des monts ;

Je porte les fruits mûrs, j'abrite les pervenches ;

Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches !

Arrière ! hommes, tuez ! ouvriers du trépas,

Soyez sanglants, mauvais, durs ; mais ne venez pas,

Ne venez pas, traînant des cordes et des chaînes,

Vous chercher un complice au milieu des grands chênes !

Ne faites pas servir à vos crimes, vivants,

L'arbre mystérieux à qui parlent les vents !

Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres.

Je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres.

Allez-vous-en ! laissez l'arbre dans ses déserts.

A vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts,

Accouplez l'échafaud et le supplice ; faites.

Soit. Vivez et tuez. Tuez entre deux fêtes

Le malheureux, chargé de fautes et de maux ;

 

Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux !

 

Lecture analytique

Victor Hugo commence son poème en montrant le manque de mouvement qu’il y a en Hiver, puisque tout gele. Le poète pose un cadre temporel : “C'est l'hiver”. Victor Hugo, auteur qui a excellé dans tous les genres, ajoute de la théâtralité à son poème. Il personnifie un arbre, en s’adressant à lui. Un dialogue entre l’arbre et Victor Hugo s'établit de manière théâtrale et permet d’accentuer la tonalité pathétique du poème et l’indignation du lecteur. Hugo fait donc une mise en scène, tout au long de son poème où il s’adresse à l’arbre et inversement. Le champ lexical de la nature souligne le romantisme du poète : “Terre, ruisseaux, marbre, bûche, arbre”. Le thème de la mort apparaît pour la première fois : l’homme commet un meurtre si il fait un feu avec du bois : “- Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel”. D’ailleurs, le parallélisme  “Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme” montre que le meurtre est un péché. L’arbre répond de manière ironique à l’homme, pour lui montrer qu’il a tort de détruire la nature. Il y a un changement de cadre temporel, l’action se déroule maintenant en début de printemps. La métaphore de l’accouchement montre l’effet destructeur qu’a l’homme sur la nature, qu’il utilise pour son bien sans penser à elle : “La paix aux doux yeux sort du sillon entr'ouvert, Et l'aube en pleurs sourit”. Victor Hugo marque à nouveau l’opposition entre la vie ou la mort a travers le dialogue, et l’arbre laisse l’homme faire ses actions meurtrières : “Arbre du hallier sombre où le chevreuil s'échappe, De la maison de l'homme être le pilier ? - Frappe”.

L’arbre compare indirectement la maison des oiseaux et des humains, pour montrer la différence de condition de vie des deux. L'homme tue l'arbre pour former une maison ou d’autres objets qui lui sont esclave. De manière ironique, l’arbre dit à l’homme qu’il se soumet à lui et qu’il est prêt à mourir si tel est son destin : “Je puis porter les toits, ayant porté les nids. Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis”. L’arbre montre que l’homme l’a assassiné pour au final rester passif, dans sa maison, fait avec le bois de l’arbre. Pour se consoler, l’arbre ironiquement, compare le bruit des enfants au bruit des feuilles de ses branches : “Là, dans l'ombre et l'amour, pensif, tu te recueilles ; Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles”. L’arbre meurt en étant détaché de la terre, et il se compare à un oiseau, qui vole au dessus du sol : “- Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau ? - Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau” , “ il m'arrache à la terre”. Chaque objet fait en bois est synonyme de mort pour les arbres, puisqu’ils sont fait de leurs cadavres : “Le navire est pour moi, dans l'immense mystère, Ce qu'est pour vous la tombe”. L’arbre reste stoïque face à la mort. Il a aucune foi en l’homme, ils se font tuer depuis toujours et se feront tuer toujours : “Pas plus que le tombeau n'épouvante le sage, Le profond Océan, d'obscurité vêtu, Ne m'épouvante point : oui, frappe”. L’arbre a accepté son sort de victime jusqu'à ce que l’homme lui propose de devenir un bourreau. L’arbre n’accepte pas d'être l’assistant de l’homme dans l’assassinat d'êtres humains. Indirectement, il montre que les êtres humains n’ont pas d'âmes et sont contraires à la nature : “J'appartiens à la vie, à la vie indignée ! Va-t'en, bourreau ! va-t'en, juge ! fuyez, démons !”.  L’arbre est protecteur de la nature et il se révolte contre les hommes, qui veulent rendre complice la nature de leurs crimes. La ponctuation exclamative et les pauses fréquentes montrent l’indignation de l’arbre, qui est furieux. Victor Hugo montre que les arbres vivent pour aider la nature alors que les hommes vivent pour la détruire : “Je porte les fruits mûrs, j'abrite les pervenches ; Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches ! Arrière ! hommes, tuez ! ouvriers du trépas”. L’homme a besoin de la nature pour se rapprocher de Dieu et sa destruction est mal pour tous : “L'arbre mystérieux à qui parlent les vents”. Victor Hugo utilise le champ lexical de la justice “Complice”, “crimes”, “lois”, “supplice”, “échafaud” car il se bat contre la peine de mort.

 

 


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