Lecture analytique de Baudelaire, Les Fleurs du mal, Spleen, J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans

Lecture analytique de Baudelaire, Les Fleurs du mal, Spleen, J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans

Image par Free-Photos de Pixabay
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Poème

1 J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,

De vers, de billets doux, de procès, de romances,

Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,

5 Cache moins de secrets que mon triste cerveau.

C'est une pyramide, un immense caveau,

Qui contient plus de morts que la fosse commune.

— Je suis un cimetière abhorré de la lune,

Où comme des remords se traînent de longs vers

10 Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.

Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,

Où gît tout un fouillis de modes surannées,

Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher

Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.

15 Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,

Quand sous les lourds flocons des neigeuses années

L'ennui, fruit de la morne incuriosité,

Prend les proportions de l'immortalité.

— Désormais tu n'es plus, ô matière vivante!

20 Qu'un granit entouré d'une vague épouvante,

Assoupi dans le fond d'un Sahara brumeux;

Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,

Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche

Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.

Analyse linéaire

Comment pouvez vous rattacher ce poème au parcours “Mémoire d’une âme”?

 

Charles Baudelaire, poète du 19e siècle, rédige son recueil de poème le plus connu intitulé les Fleurs du Mal en 1857. Ce recueil a été très vite condamné pour atteinte aux bonnes moeurs. A cause de cela, le poète a dû supprimer quelques poèmes. Baudelaire, poète symboliste délimite son recueil en plusieurs parties ayant des thèmes différents.  Le poème “j’ai plus de souvenirs…” fait partie de la section “Spleen et Idéal”. Dans cette partie, il exprime plusieurs sentiments, comme l’ennui et l’amour. Ce poème fait partie d’un ensemble de quatre poèmes qui s’intitulent “Spleen”. Le poète évoque ici son état dépressif et mélancolique. D’ailleurs, le spleen en anglais signifie la rate, qui est selon la théorie des humeurs d’Hippocrate l’organe directeur des sentiments. Ce poème est caractéristique du parcours “Mémoire d’une âme”. 

Ce poème peut être délimité en trois mouvement. 

Le premier mouvement constituerait seulement le premier vers. Baudelaire fait l’introduction de son développement.

Le deuxième mouvement est délimité du vers 2 au vers 14. Dans ce mouvement, le poète se compare à des objets. Ses idées sont en désordre.

Le troisième mouvement est délimité du vers 15 au vers 24. Dans ce mouvement, le poète ne parle plus de lui mais s’adresse à un cadre plus universel.

En quoi ce poème est il représentatif du parcours “Mémoire d’une âme”?

Lecture

J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.

Baudelaire commence son poème par une phrase indépendante. Cette phrase montre le lyrisme du poète, qui s’adresse à la première personne du singulier. En effet, le présent d'énonciation montre que le poète parle de son état actuel. Il montre que de nombreux souvenirs l’habitent, plus que n’importe quel être humain en une vie d'existence. Cette phrase est hyperbolique. C’est une proposition subordonnée conjonctive (rattachée par “que”) montrant l'hypothèse du poète. Il est impossible d’avoir 1000 ans. Cette phrase permet à Baudelaire de commencer son développement, où il parle comme s’il était mort, ou en train de mourir. 

v2 - v14

v2-5  Baudelaire compare son cerveau a un “gros meuble encombré de bilans”. En effet, cette phrase montre le lyrisme du poète, qui a eu de graves problèmes économiques dans sa vie. Le mot bilan montre cela. Ce mot montre aussi que dans ce poème Baudelaire fait le point sur sa vie. Dans le v3, le poète énumère des épisodes de la vie de tout être humain, pour montrer ce qu’il a vécu de normal. Mais tout de suite après, l’adjectif qualificatif “triste” pour décrire son cerveau montre qu’une série de malheurs lui ait arrivé dans sa vie. L’anaphore en “de” suivi des “lourds cheveux” accentue la lourdeur de ce poème, reflétant la vie du poète. Le meuble dont parle le poète est une référence autobiographique : il contient tous les “billets doux, de procès, de romances”. Ces objets sont la métaphore de la vie visible de l’auteur. La partie moins visible de sa vie se trouve dans l’hyperbole du vers 5 : “Cache moins de secrets que mon triste cerveau”. L’adjectif triste caractérisant l’organe vital d’un être humain (“le cerveau”) montre que ce poème appartient bien à la partie du recueil “spleen”.

v6-10 Il y a une rime entre cerveau et caveau, montrant le lien très proche entre Baudelaire et la mort. Le champ lexical de la mort montre que le poète se considère comme un mort : “caveau”, “morts”, “fosse commune”, “cimetière”. Même la lune, élément naturel qui éclaire dans le noir, n'émet plus de lumière sur cimetière. Cela montre à quel point Baudelaire se voit effacé de la vie. Le vers 9 a un double sens. Dans un premier temps, Il montre que Baudelaire a eu de nombreux remords dans sa vie, des situations ou il a pas pu faire ce qu’il devait faire. Ensuite, il montre aussi que le poète est comme un cadavre se faisant ronger par des vers, dans sa tombe. Le vers 10 montre que les remords de Baudelaire concernent surtout ses proches, comme son beau-père et sa mère. L'allitération en [r] montre la souffrance qu'éprouve Baudelaire face à ses remords. 

v10-14 La métaphore se poursuit. Dans ce passage, Baudelaire se caractérise de “vieux boudoir plein de roses fanées”. Cela montre que Baudelaire fait le bilan de sa vie amoureuse. Même ces souvenirs là sont dissipés. En effet, on remarque une absence de couleur et de vivacité : “pales” , “fanées” , “surannées” , “flacon débouché”. Baudelaire montre qu’il perd goût pour tout, même les choses qui sont supposées déclencher le plus le sens de l’odorat “flacon” et vue “roses” : c’est la mort. Tout ce que décrit Baudelaire est vieux, démodé, même le parfum, objet qui a intéressé Baudelaire tout au long de sa vie.

v 15 - 24

v15 -18 Dans ce mouvement, le “je” disparaît. Cette fin de poème est généralisée. Il exprime ici l’ennui. Dans ce passage, Baudelaire ajoute un sentiment de longueur à son poème. Il parle ici de sa vie, qu’il voit comme interminable. Il cohabite avec la mort, mais il ne meurt pas. L’ambiance est très pesante et longue : “longueur” , “boiteuses journées” , “lourd”, “ennui”, “immortalité”. Le temps est personnifié, il est comparé à un vieillard boitant, seul et las : “prend les proportions de l'immortalité”. L’ennui du poète est infini. 

v 19- 24 Baudelaire fait plusieurs métaphores dans ce passage : il parle de façon symbolique. Baudelaire parle de lui à la troisième personne, pour que les autres êtres humains victimes de l’ennui puissent s’identifier. Le poète se caractérise d’une simple “matière vivante”, il ne se considère même plus comme un être humain. Il se dématérialise : “Assoupi dans le fond d'un Sahara brumeux”. Le poète meurt petit à petit et le monde autour de lui s’efface. L’homme est comparé à un “vieux sphinx ignoré du monde insoucieux”. Le poète est entre la vie, la mort, le réel et l'irréel. On a la sensation de voir flou, de la même manière qu’un mourant qui agonise. Baudelaire est rejeté du monde, par les astres (abhorré de la lune + ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche”). Il est éloigné et isolé du monde extérieur et vie dans sa bulle, et se rapproche de la mort.

Ce poème donne l’impression que Baudelaire se compare à tout objet, toute forme. Toutes les comparaisons que fait Baudelaire a des êtres du moyen âge ou des objets montre qu’il voyage dans l’espace temps, comme si ses pensées étaient réelles, comme il le dit au vers 1 : “J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans”. Mais en quoi ce poème représentatif du parcours mémoire d’une âme peut il être rattaché au poème “Je vis au bords des flots mouvants” de Victor Hugo dans Les Contemplations ?

 


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