Commentaire sur La peste de Camus, les camps et le marché noir

Commentaire sur La peste de Camus, les camps et le marché noir

Image par Orna Wachman de Pixabay
Image par Orna Wachman de Pixabay

Texte

 On pouvait cependant avoir d’autres sujets d’inquiétude par suite des difficultés du ravitaillement qui croissaient avec le temps. La spéculation s’en était mêlée et on offrait à des prix fabuleux des denrées de première nécessité qui manquaient sur le marché ordinaire. Les familles pauvres se trouvaient ainsi dans une situation très pénible, tandis que les familles riches ne manquaient à peu près de rien. Alors que la peste, par l’impartialité efficace qu’elle apportait dans son ministère, aurait dû renforcer l’égalité chez nos concitoyens, par le jeu normal des égoïsmes, au contraire, elle rendait plus aigu dans le cœur des hommes le sentiment de l’injustice. Il restait, bien entendu, l’égalité irréprochable de la mort, mais de celle-là, personne ne voulait. Les pauvres qui soufraient ainsi de la faim, pensaient, avec plus de nostalgie encore, aux villes et aux campagnes voisines, où la vie était libre et où le pain n’était pas cher. Puisqu’on ne pouvait les nourrir suffisamment, ils avaient le sentiment, d’ailleurs peu raisonnable, qu’on aurait dû leur permettre de partir. Si bien qu’un mot d’ordre avait fini par courir qu’on lisait, parfois sur les murs, ou qui était crié, d’autres fois, sur le passage du préfet : « Du pain ou de l’air. » Cette formule ironique donnait le signal de certaines manifestations vite réprimées, mais dont le caractère de gravité n’échappait à personne.

      Les journaux, naturellement, obéissaient à la consigne d’optimisme à tout prix qu’ils avaient reçue. A les lire, ce qui caractérisait la situation, c’était « l’exemple émouvant de calme et de sang-froid » que donnait la population. Mais dans une ville refermée sur elle-même, où rien ne pouvait demeurer secret, personne ne se trompait sur « l’exemple » donné par la communauté. Et pour avoir une juste idée du calme et du sang-froid dont il était question, il suffisait d’entrer dans un lieu de quarantaine ou dans un des camps d’isolement qui avaient été organisés par l’administration. Il se trouve que le narrateur, appelé ailleurs, ne les a pas connus. Et c’est pourquoi il ne peut citer ici que le témoignage de Tarrou.

      Tarrou rapporte, en effet, dans ses carnets, le récit d’une visite qu’il fit avec Rambert au camp installé sur le stade municipal. Le stade est situé presque aux portes de la ville, et donne d’un côté sur la rue où passent les tramways, de l’autre sur des terrains vagues qui s’étendent jusqu’au bord du plateau où la ville est construite. Il est entouré ordinairement de hauts murs de ciment et il avait suffi de placer des sentinelles aux quatre portes d’entrée pour rendre l’évasion difficile. De même, les murs empêchaient les gens de l’extérieur d’importuner de leur curiosité les malheureux qui étaient placés en quarantaine. En revanche, ceux-ci, à longueur de journée, entendaient, sans les voir, les tramways qui passaient, et devinaient, à la rumeur plus grande que ces derniers traînaient avec eux, les heures de rentrée et de sortie des bureaux. Ils savaient ainsi que la vie dont ils étaient exclus continuait à quelques mètres d’eux, et que les murs de ciment séparaient deux univers plus étrangers l’un à l’autre que s’ils avaient été dans des planètes différentes. 

 

Extrait de La Peste - Albert Camus

Commentaire composé

I. Une ville en état de guerre

Albert Camus montre les difficultés de ravitaillement en faisant une opposition entre les familles pauvres et les familles riches.  Pendant l’opposition il y a la présence de la spéculation ; Albert Camu fait une hyperbole avec “prix fabuleux” et fait une antithèse avec “le marché ordinaire”. Albert Camus donne aussi une impression que la situation est interminable et insoluble car il utilise de manière importante l’imparfait pour montrer des actions longues. Il montre aussi l’individualisme exacerbé et il le rend ordinaire : “jeu normal des égoïsmes”.

Albert Camus montre la censure des journaux : “consignes d’optimisme à tout prix” pour mettre en lien la peste avec une guerre. Il explique la propagande sous forme d’ironie : “exemple émouvant de calme et de sang-froid” car il montre l’émotion qui est absente dans la description et montre aussi qu’il y a plus de résignation que du calme. Il explique aussi que la peste créer une perte des repères normaux : “le sentiment, d’ailleurs peu raisonnable”. 

Albert Camus prend étonnamment de la distance en parlant de lui à la troisième personne : “Il se trouve que le narrateur, appelé ailleurs, ne les a pas connus. Et c’est pourquoi il ne peut citer ici que le témoignage de Tarrou”. En prenant de la distance, le narrateur utilise une stratégie littéraire qui consiste à s’appuyer sur un témoignage d’un personnage de l’histoire pour rendre les faits évoqués plus vraisemblables. Il utilise de l’ironie pour montrer sa prise de position et il utilise aussi des modalisateurs d’opinion : “naturellement”, “ A les lire”, “n’échappait à personne”, “on pouvait avoir”, “d'ailleurs peu raisonnable”, ...

 

II. Une métaphore de l’occupation nazie pendant la Seconde Guerre Mondiale

Albert Camus montre la disparition de l’égalité, excepté devant la mort, en répétant “égalité” dans le premier paragraphe. Il fait aussi une antithèse entre “l’impartialité efficace” et “le jeu normal des égoïsmes” ce qui crée de l’ambiguïté de la maladie qui a comme conséquence le contraire de ce à quoi on pourrait s’attendre. Albert Camus montre la répression de toute révolte : “Du pain ou de l’air” pour étouffer de toute contestation, vite réprimées.  

Albert Camus montre l’enfermement dû à la peste en utilisant le champ lexical de la prison : “sentinelle”, “haut murs de ciment”, “quarantaine”, “exclus”, “portes d’entrée”, “évasion difficile”, “renfermée sur elle-même”. Il évoque aussi des rumeurs comme celles pendant la guerre sur les camps de concentration : “camps d’isolement”. En faisant référence au rumeurs de la guerre, il montre ce que les prisonniers entendent à l’extérieur mais il montre aussi le fait que personne ne les écoute. Quand Albert Camus parle de la ville en quarantaine, il crée une métaphore pour parler du peuple juif qui était persécuté par le régime nazi. En effet, les juifs étaient coupés des réalités du monde extérieur et des informations objectives. Ils étaient victimes de la propagande, de la terreur et de l’injustice.


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