Lecture analytique de Jean de Léry Histoire d'un voyage en terre de Brésil Le cannibalisme

Lecture analytique de Jean de Léry, Histoire d'un voyage en terre de Brésil, Le cannibalisme

Image par Hans Schwarzkopf de Pixabay
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Texte

Chapitre XV. Comment les Américains traitent leurs prisonniers pris en guerre, et les cérémonies qu’ils observent tant à les tuer qu’à les manger. Jean de Léry 

Extrait : « Comparaison de la cruauté française avec celle des barbares »

 

Histoire d’un voyage en terre de Brésil.

 

[…] Si on veut venir à l’action brutale de mâcher et manger réellement (comme on parle) la chair humaine, ne s’en est-il point trouvé en ces régions de par deçà, voire même entre ceux qui portent le titre de chrétiens, tant en Italie qu’ailleurs, lesquels ne s’étant pas contentés d’avoir fait cruellement mourir leurs ennemis, n’ont pu rassasier leur courage, sinon en mangeant de leur foie et de leur cœur ? Je m’en rapporte aux histoires. Et sans aller plus loin, en la France quoi ? (Je suis Français et je me fâche de le dire) durant la sanglante tragédie qui commença à Paris le 24 d’août 1572[1] dont je n’accuse point ceux qui n’en sont pas cause : entre autres actes horribles à raconter, qui se perpétrèrent lors par tout le Royaume, la graisse des corps humains (qui d’une façon plus barbare et cruelle que celle des sauvages, furent massacrés dans Lyon, après être retirés[2] de la rivière de Saône) ne fut-elle pas publiquement vendue au plus offrant et dernier enchérisseur ? Les foies, cœurs, et autres parties des corps de quelques-uns ne furent-ils pas mangés par les furieux meurtriers, dont les enfers ont horreur ? Semblablement après qu’un nommé Cœur de Roi, faisant profession de la Religion réformée dans la ville d’Auxerre, fut misérablement massacré, ceux qui commirent ce meurtre, ne découpèrent-ils pas son cœur en pièces, l’exposèrent en vente à ses haineux, et finalement l’ayant fait griller sur les charbons, assouvissant leur rage comme chiens mâtins[3], en mangèrent ? Il y a encore des milliers de personnes en vie, qui témoigneront de ces choses non jamais auparavant ouïes entre peuples quels qu’ils soient, et les livres qui dès long temps en sont jà imprimés, en feront foi à la postérité. […]

Par quoi, qu’on n’abhorre plus tant désormais la cruauté des sauvages anthropophages, c’est-à-dire mangeurs d’hommes : car […] il ne faut pas aller si loin qu’en leur pays ni qu’en l’Amérique pour voir choses si monstrueuses et prodigieuses.

 

 

 

 

[1] Référence à la nuit de la Saint-Barthélémy, durant laquelle les catholiques tuèrent plusieurs milliers de protestants dans toute la France.

[2] Avoir été retirés

[3] Chiens de garde gros et puissants

 

Analyse

Comment Jean de Léry s’y prend-il pour convaincre son lecteur que le barbare n’est peut être pas celui qu’on croit ?

 

Quand il écrit au sujet de la découverte du Nouveau Monde, dans les “Cannibales”, Montaigne s’appuie sur différents récits de voyage, et notamment celui de Jean de Léry, auteur a son retour des Amériques d’une Histoire d’un voyage fait en la terre de Brésil. En effet, en 1556, Jean de Léry fait partie, avec d’autres protestants, de l'expédition qui se rend au Brésil avec Villegagnon. Il vit quelques temps avec les indiens Tupinamba et publie à son retour ce qui va devenir un véritable best-seller. Décrivant les moeurs des Amérindiens, il réfléchit notamment a la question de l’anthropophagie, en évoquant l’eucharistie catholique (les fidèles mangent le corps du christ) et compare dans cet extrait la prétendue barbarie des cannibales a cette des catholiques qui ont massacre les protestants par milliers, lors de la nuit de la Saint-Barthélemy.

 

Dans cet extrait, comment Jean de Léry s’y prend-il pour convaincre son lecteur que le barbare n’est peut être pas celui qu’on croit ?

 

On peut délimiter cet extrait en 4 mouvements :

 

mvt 1 : l 1-6 : argument formule sous question rhétorique, le cannibalisme a aussi existé en Europe.

 

mvt 2 : l 7-13: l'exemple de la France et le massacre de la St Barthélémy : les hommes ont pratiqué l’anthropophagie.

 

mvt 3 : l 14-20 : exemple dans la ville d’Auxerre, un protestant a été mangé. Des témoins et écrits confirment qu’avance l’auteur.

 

mvt 4 : l 21-fin : conclusion qui consiste en une reformulation de la thèse. Il ne faut pas tant avoir horreur de la cruauté des Amérindiens car en Europe ce n’est pas mieux.

 

 

Mouvement 1 :

L’auteur évoque au début de l’extrait son thème : le cannibalisme. Il désigne cette pratique par une périphrase : “l’action brutale de mâcher et manger réellement (comme on parle) la chair humaine”. Cette définition montre le caractère violent de la pratique avec l’adjectif “brutale”, et son côté incroyable et indicible. Jean de Léry insiste la brutalité de l'anthropophagie, (il utilise “mâcher et manger”) et la réalité des faits “réellement”, “comme on parle”, “littéralement”. Jean de Léry met en valeur le caractère surprenant et inimaginable de ces pratiques. Mais en fait pas si surprenant, comme il va le démontrer, elle a sa place parmi les contemporains. La question rhétorique : “ne s’en est-il point trouvé en ces régions de par deçà [...] en mangeant de leur foie et de leur cœur ?” est sous forme de négation. C’est une négation pour montrer qu’en France et en Europe l’anthropophagie est aussi existante. L’Europe est remise en question. L’auteur évoque l’Europe à travers les compléments circonstanciels de lieu “en ces régions de par deçà”, “tant en Italie qu’ailleurs” : il évoque l’Europe chrétienne “ailleurs”. L’adverbe “voire même” indique l'incohérence entre cette pratique et le fait d'être chrétien.  L’argumentation de l’auteur est renforcée par : “lesquels ne s’étant pas contentés d’avoir fait cruellement mourir leurs ennemis, n’ont pu rassasier leur courage, sinon en mangeant de leur foie et de leur cœur” : l’auteur utilise la tonalité polémique. On peut noter aussi l’adverbe hyperbolique “cruellement mourir”, utilisé pour accentuer la cruauté de ces pratiques. On retrouve aussi de l’ironie dans les négations “ne pas se contenter de”, “n’ont pu rassasier leur courage, sinon en mangeant…”. Le jeu de mots entre “courage” et “coeur” qui ont la même étymologie montre que les cannibales mangent leurs ennemis pour “absorber” leur courage et leur force, alors que les Européens le font par pure cruauté. Léry utilise l’histoire comme argument, et emploie ici la première personne : il y a une implication du narrateur, ce qui renforce l’argumentation. 

 

Mouvement 2:

La conjonction de coordination “et” ajoute un exemple d’anthropophagie européenne. Le champ se rétrécit encore car le but est de montrer au lecteur que ce qu’il dénonce se passe chez lui : en Europe. On le voit à travers la tournure négative “sans aller plus loin”. Il nie une nouvelle fois l'idée d'éloignement du cannibalisme. Ainsi, après l’Italie et ailleurs, la France est concernée. De nombreux compléments circonstanciels de lieu sont présents “en France”, “à Paris”, “par tout le royaume”, “dans Lyon”.Il mentionne même la “rivière de Saône”. Jean de Léry s’implique par la tournure orale et l’expression de son sentiment à la première personne : “en la France quoi? (Je suis Français et je me fâche de le dire)”. La proposition incise entre parenthèses sert l’argument. Encore une fois, l’auteur s’appuie sur l’histoire : “le 24 d’août 1572” date du début de la Saint-Barthelemy, “sanglante tragédie” durant laquelle des milliers de protestants furent tués par les catholiques dans toute la France. La description des atrocités commises est choquante (tonalité polémique). On voit cela à travers les allitérations en [r], les hyperboles et le champ lexical du massacre, et des organes (“entre autres actes horribles à raconter, qui se perpétrèrent lors par tout le Royaume, la graisse des corps humains”, “barbare et cruelle”, “massacres”, “les foies”, “les coeurs”). La personnification de l’enfer “dont les enfers ont horreur” permet à Jean de Léry de dénoncer ces actes atroces commis par des gens qui se disent chrétiens. Le cynisme des français est aussi dénoncé par le récit de la vente du corps humain : “ la graisse des corps humains (qui d’une façon plus barbare et cruelle que celle des sauvages, furent massacrés dans Lyon, après être retirés[2] de la rivière de Saône) ne fut-elle pas publiquement vendue au plus offrant et dernier enchérisseur ?”. Dans cette phrase, Jean de Léry précise à qui on vend cette graisse humaine et cela fait penser à une vente aux enchères. L’auteur ne perd pas de vue le thème central du cannibalisme : les parties du corps sont mises en avant : “fut vendue”, “furent mangés”. Dans ce passage, Lery compare explicitement les Français aux Américains. Les Français se montrent supérieurs en barbarie comme le prouve le comparatif de supériorité “d’une façon plus barbare et cruelle que celle des sauvages”.

 

Mouvement 3:

L’adverbe “semblablement” ajoute un exemple du même ordre, créant un effet de profusion d’exemples et d'atrocités commises. Cet épisode malheureux se passe encore en France, “dans la ville d’Auxerre” et concerne un protestant nommé “Coeur-de-Roi”, qui sera massacré et dont le coeur sera mangé. Le champ lexical de l’horreur est à nouveau présent : “misérablement massacré”, “ce meurtre”, “découpent ce coeur en pièces”, “haineux”, “leur rage”. On fait un pas en plus dans l’horreur : si les Italiens mangent de l’homme pour “rassasier leur courage” (ironique), c’est maintenant un déchaînement de violence : les Auxerrois mangent le coeur du protestant pour “assouvir leur rage”. L’horreur s’intensifie (Coeur - courage - rage). La succession d’actions au passé simple témoigne d’une sorte d'évidence : “découpèrent”, “exposèrent en vente”, “en mangèrent”. Le verbe “manger” termine la phrase interrogative, lui donnant ainsi plus de poids : c’est ce que font les français. Jean de Léry emploie de plus l’animalisation : Coeur de roi est mangé, son coeur a été “grillé sur des charbons” (ce qui rappelle le feu de l’enfer dit plus haut), puis dévore. Il est traité en animal, comme si un boucher vendait un ordinaire morceau de viande de boeuf. Cette animalisation se retourne contre ceux qui l’ingèrent, puisqu’ils sont comparés à des “chiens matins”. C’est le manque d'humanité qui est ici dénoncé sur un ton polémique. L’auteur emploie maintenant le présent d'énonciation et le futur : des témoins et des livres “feront foi à la postérité” de la véracité de ces récits. Il demande ainsi au lecteur qui pourrait se montrer incrédule “de ces choses non jamais auparavant ouïes entre peuples quels qu’ils soient”, de le croire. Il renforce son argumentation.

 

Mouvement 4: 

 

Jean de Léry conclut (“par quoi”) son raisonnement par sa thèse : demande à ses contemporains de ne plus critiquer des actes qu’eux mêmes pratiquent. La demande est formulée par “que” suivi du subjonctif : “qu’on n’abhorre plus tant désormais”. L'écrivain généralise son propos : “on”,  tournure impersonnelle “ il ne faut pas”. Le verbe “abhorrer”, après la description de tant d’horreurs est presque ironique. La conjonction de coordination “car” introduit le résumé de l’argument développé plus haut : que la cruauté que les Européens, chrétiens reprochent aux “sauvages” Américains est la même chez eux : “il ne faut pas aller si loin qu’en leur pays ni qu’en l’Amérique pour voir choses si monstrueuses et prodigieuses”.

 

 

A la manière de Montaigne, Jean de Léry prend le contre pied de la stupeur européenne face à une pratique jugée très choquante. Le cannibalisme a en effet conduit les Européens à qualifier les Indiens de “sauvages”, les contemporains de Léry se croyant bien au-dessus et bien éloignés de cette “sauvagerie”. Or, en mettant les Européens en face de leurs actes, “plus barbare et cruelle que celle des sauvages”, l’auteur conduit ses contemporains à nuancer leur jugement : le cannibalisme existe aussi chez eux. L’histoire en témoigne. Mais comment le titre du chapitre “cérémonies” montre que le cannibalisme en Amérique se situe à un niveau rituel et traditionnel alors que les Européens le font par pure cruauté ?

 

 


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