Commentaire composé sur Diderot, Jacques le Fataliste et son maître, “Madame de la Pommeraye”

Commentaire composé sur Diderot, Jacques le Fataliste et son maître, “Madame de la Pommeraye”

Image par John Hain de Pixabay
Image par John Hain de Pixabay

Texte

L'HÔTESSE

Cette femme vivait très retirée. Le marquis était un ancien ami de son mari, elle l'avait reçu, et elle continuait de le recevoir. Si on lui pardonnait son goût effréné pour la galanterie, c'était ce qu'on appelle un homme d'honneur. La poursuite constante du marquis secondée de ses qualités personnelles, de sa jeunesse, de sa figure, des apparences de la passion la plus vraie, de la solitude, du penchant à la tendresse, en un mot, de tout ce qui nous livre à la séduction des hommes… (— Madame ? — Qu'est-ce ? — C'est le courrier. — Mettez-le à la chambre verte, et servez-le à l'ordinaire.) eut son effet, et Mme de La Pommeraye, après avoir lutté plusieurs mois contre le marquis, contre elle-même, exigé selon l'usage les serments les plus solennels, rendit heureux le marquis qui aurait joui du sort le plus doux, s'il avait pu conserver pour sa maîtresse les sentiments  qu'il avait jurés et qu'on avait pour lui. Tenez, monsieur, il n'y a que les femmes qui sachent aimer, les hommes n'y entendent rien… (— Madame ? — Qu'est-ce ? — Le frère quêteur. — Donnez-lui douze sous pour ces messieurs qui sont ici, six sous pour moi, et qu'il aille dans les autres chambres.) Au bout de quelques années, le marquis commença à trouver la vie de Mme de La Pommeraye trop unie. Il lui proposa de se répandre dans la société ; elle y consentit ; à recevoir quelques femmes et quelques hommes, et elle y consentit ; à avoir un dîner-souper, et elle y consentit. Peu à peu il passa un jour, deux jours sans la voir ; peu à peu il manqua au dîner-souper qu'il avait arrangé ; peu à peu il abrégea ses visites ; il eut des affaires qui l'appelaient : lorsqu'il arrivait, il disait un mot, s'étalait dans un fauteuil, prenait une brochure, la jetait, parlait à son chien ou s'endormait. Le soir, sa santé, qui devenait misérable, voulait qu'il se retirât de bonne heure, c'était l'avis de Tronchin(24). « C'est un grand homme que Tronchin ! Ma foi ! je ne doute pas qu'il ne tire d'affaire notre amie dont les autres désespéraient. » Et tout en parlant ainsi, il prenait sa canne et son chapeau et s'en allait, oubliant quelquefois de l'embrasser. Mme de La Pommeraye… (— Madame ? — Qu'est-ce ? — Le tonnelier. — Qu'il descende à la cave, et qu'il visite les deux pièces du coin.) Mme de La Pommeraye pressentit qu'elle n'était plus aimée ; il fallait s'en assurer, et voici comment elle s'y prit… (— Madame ? — J'y vais, j'y vais.) »

Commentaire composé

I) Une conteuse pleine de vivacité

Dans son discours, Mme de La Pommeraye ne perd pas le fil de son récit malgré les nombreuses interruptions. On peut y dégager trois étapes: premièrement, le début de son histoire d’amour et le début du désintéressement du Marquis, qui commence du début du récit à “ qu'il avait jurés et qu'on avait pour lui”. Ensuite, dans la deuxième étape, qui débute de “Tenez, monsieur, il n'y a que les femmes qui sachent aimer” jusqu’à ,“c'était l'avis de Tronchin”, le marquis s’éloigne. Enfin, dans la troisième étape qui va de  “C'est un grand homme que Tronchin !” jusqu'à la fin, Mme de La Pommeraye se rend compte qu’il ne l’aime plus. La valeur itérative de l’imparfait dans la phrase “lorsqu’il arrivait [...] il s’endormait”, montre le mépris du Marquis qui signifie par ses mauvaises habitudes son désintéressement à l’égard de sa maîtresse. Ensuite, grâce aux variations de rythme dans son récit, la narratrice garde l’attention de son auditoire ainsi que celle du lecteur (par la double énonciation). Ainsi elle alterne les ellipses (“après avoir lutté plusieurs mois contre le marquis”, “Au bout de quelques années”) et les pauses comme par exemple la scène du dîner :  “peu à peu il manqua au dîner-souper qu'il avait arrangé”.

- une ellipse: “après avoir lutté plusieurs mois contre le marquis”, “Au bout de quelques années”

- la scène du dîner: une scène de seulement quelques heures est décrite sur plusieurs phrases: “peu à peu il manqua au dîner-souper qu'il avait arrangé”

II) Un talent de psychologue et de moraliste

Elle dresse une énumération de toutes les qualités du marquis qui l’ont séduite. Les deux ellipses montrent que le détachement du marquis a été progressif. La locution adverbiale “peu à peu”, employée plusieurs fois dans le récit, montre une progression dans la détérioration de la relation des deux amants. 

Dans la phrase : “Tenez, monsieur, il n'y a que les femmes qui sachent aimer, les hommes n'y entendent rien…” le présent de vérité générale est employé pour faire passer un message sous la forme d’une maxime et montre l'hôtesse a lu des romans d’analyse psychologique.

III) Un certain pessimisme

A travers le récit de cette aventure avec le marquis, Diderot utilise le personnage de Mme de La Pommeraye pour montrer qu’il ne croit plus en l’amour et mettre en garde ses lectrices contre les libertins. Le portrait du Marquis fait dans ce récit est très négatif, il est présenté comme un séducteur et donc comme un homme dangereux : 

“en un mot, de tout ce qui nous livre à la séduction des hommes”, le verbe livrer appartient au champ lexical de la guerre puisqu’on livre un prisonnier.

Le récit ne permet pas de dire si la passion du Marquis était réelle ou feinte. La cause de l’usure de la passion semble être l’habitude qui entraîne l’ennui : “lorsqu’il arrivait [...] il s’endormait”.

Ainsi Diderot veut démontrer que l’amour n’est pas capable de durer car l’un des deux amants finit toujours par s’ennuyer et faire souffrir l’autre, en général la femme. Diderot montre aussi que Madame de Pommeraye est prisonnière de sa condition de femme puisque le libertinage est couramment admis chez les hommes qui sont perçus comme des séducteurs alors qu’il est réprouvé chez les femmes qui sont jugées comme dépravées si elles ont des conquêtes. Donc Diderot indique que l’amour est accessible aux hommes mais interdit aux femmes.


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