Analyse du poème de Victor Hugo La fête chez Thérèse dans Les Contemplations

Analyse du poème de Victor Hugo La fête chez Thérèse dans Les Contemplations

Poème

Victor Hugo 

La fête chez Thérèse (Les Contemplations)

 

La chose fut exquise et fort bien ordonnée.

C'était au mois d'avril, et dans une journée

Si douce, qu'on eût dit qu'amour l'eût faite exprès.

Thérèse la duchesse à qui je donnerais, 

Si j'étais roi, Paris, si j'étais Dieu, le monde, 

Quand elle ne serait que Thérèse la blonde ;

Cette belle Thérèse, aux yeux de diamant, 

Nous avait conviés dans son jardin charmant.  

On était peu nombreux. Le choix faisait la fête.  

Nous étions tous ensemble et chacun tête à tête.  

Des couples pas à pas erraient de tous côtés.  

C'étaient les fiers seigneurs et les rares beautés, 

Les Amyntas rêvant des Léonores,

Les marquises riant avec les monsignores ;

Et l'on voyait rôder dans les grands escaliers

Un nain qui dérobait leur bourse aux cavaliers.

A midi, le spectacle avec la mélodie.

Pourquoi jouer Plautus la nuit ? La comédie

Est une belle fine, et rit mieux au grand jour.

Or, on avait bâti, comme un temple d'amour,

Près d'un bassin dans l'ombre habité par un cygne,

Un théâtre en treillage où grimpait une vigne.

Un cintre à claire-voie en anse de panier,

Cage verte où sifflait un bouvreuil prisonnier,

Couvrait toute la scène, et, sur leurs gorges blanches,

Les actrices sentaient errer l'ombre des branches.

On entendait au loin de magiques accords ;

Et, tout en haut, sortant de la frise à mi-corps,

Pour attirer la foule aux lazzis qu'il répète,

Le blanc Pulcinella sonnait de la trompette.

Deux faunes soutenaient le manteau d'Arlequin ;

Trivelin leur riait au nez comme un faquin.

Parmi les ornements sculptés dans le treillage,

Colombine dormait dans un gros coquillage,

Et, quand elle montrait son sein et ses bras nus,

On eût cru voir la conque, et l'on eût dit Vénus.

Le seigneur Pantalon, dans une niche, à droite,

Vendait des limons doux sur une table étroite,

Et criait par instants : " Seigneurs, l'homme est divin.

Dieu n'avait fait que l'eau, mais l'homme a fait le vin ! "

Scaramouche en un coin harcelait de sa batte

Le tragique Alcantor, suivi du triste Arbate

Crispin, vêtu de noir, jouait de l'éventail ;

Perché, jambe pendante, au sommet du portail,

Carlino se penchait, écoutant les aubades,

Et son pied ébauchait de rêveuses gambades.

Le soleil tenait lieu de lustre ; la saison

Avait brodé de fleurs un immense gazon,

Vert tapis déroulé sous maint groupe folâtre.

Rangés des deux cotés de l'agreste théâtre,

Les vrais arbres du parc, les sorbiers, les lilas,

Les ébéniers qu'avril charge de falbalas,

De leur sève embaumée exhalant les délices,

Semblaient se divertir à faire les coulisses,

Et, pour nous voir, ouvrant leurs fleurs comme des yeux,

Joignaient aux violons leur murmure joyeux ;

Si bien qu'à ce concert gracieux et classique,

La nature mêlait un peu de sa musique.

Tout nous charmait, les bois, le jour serein, l'air pur,

Les femmes tout amour, et le ciel tout azur.

Pour la pièce, elle était fort bonne, quoique ancienne.

C'était, nonchalamment assis sur l'avant-scène,

Pierrot qui haranguait, dans un grave entretien,

Un singe timbalier à cheval sur un chien.

Rien de plus. C'était simple et beau. - Par intervalles,

Le singe faisait rage et cognait ses timbales ;

Puis Pierrot répliquait. - Ecoutait qui voulait.

L'un faisait apporter des glaces au valet ;

L'autre, galant drapé d'une cape fantasque,

Parlait bas à sa dame en lui nouant son masque ;

Trois marquis attablés chantaient une chanson ;

Thérèse était assise à l'ombre d'un buisson :

Les roses pâlissaient à côté de sa joue,

Et, la voyant si belle, un paon faisait la roue.

Moi, j'écoutais, pensif, un profane couplet

Que fredonnait dans l'ombre un abbé violet.

La nuit vint, tout se tut ; les flambeaux s'éteignirent ;

Dans les bois assombris les sources se plaignirent ;

Le rossignol, caché dans son nid ténébreux,

Chanta comme un poëte et comme un amoureux.

Chacun se dispersa sous les profonds feuillages ;

Les folles en riant entraînèrent les sages ;

L'amante s'en alla dans l'ombre avec l'amant ;

Et, troublés comme on l'est en songe, vaguement,

Ils sentaient par degrés se mêler à leur âme,

A leurs discours secrets, à leurs regards de flamme,

A leur coeur, à leurs sens, à leur molle raison,

Le clair de lune bleu qui baignait l'horizon.

Etude linéaire

Introduction : Amorce Les Contemplations de Victor Hugo publié en 1856 sont un recueil poétique. C’est la « grande pyramide » de Victor Hugo. Constitué de deux grandes parties intitulées « Autrefois » et « aujourd’hui » dont la transition se situe en 1843, date de la mort accidentelle par noyade de sa fille Léopoldine, ce recueil chronologique est un recueil de souvenirs, de l’amour, de la joie, de la mort, du deuil et même de la foi mystique. A cette époque, Victor Hugo avait été exilé à Jersey à cause de son opinion politique qui différait de celle de Napoléon le petit. En 1855, il est expulsé de Jersey et contraint de se réfugier sur l’île de Guernesey. C'est alors qu'Hugo est en plein exil que les Contemplations paraissent chez un éditeur Belge, an avant Les Fleurs du mal.

Le poème romantique de « la fête chez Thérèse » est le 22e poème des contemplations. Il appartient au premier livre des contemplations : Aurore (livre de la jeunesse). Ainsi dans ce poème emblématique de la fête chez Thérèse, le poète décrit sous forme mi- narrative mi- descriptive une fête à la campagne chez sa grande amie puis maitresse Léonie billard (Thérèse de Blaru) à Fontainebleau en 1843 dans la tonalité des fêtes galantes de Watteau (peintre).

Problématique : Quelle est la part de réel et d’onirisme dans le poème ?

Plan : Le plan de mon explication suivra le mouvement du poème : v1 à 10 une fête chez Thérèse, v11 à 16 une fête costumée, v17 à 26 une fête musicale qui rappelle la comédie.

 

I) Une fête chez Thérèse (V1 à 10)

1) Le cadre

 

Dès le premier vers, Victor Hugo annonce le cadre du poème :

-sujet : fête (« chose fut exquise… »)

-temps : « mois d’avril » -- printemps –naissance – amour

-lieu : « jardin charmant »

-hôtesse : Thérèse, Thérèse la blonde, la duchesse – gde intimité

-les invités : peu nombreux – haute société –Hugo heureux d’être parmi ceux que Thérèse aime ?

Toutes les expressions connotent la beauté et la douceur. L’amour n’a d’ailleurs pas d’article défini devant lui, c’est une personne, c’est véritablement Éros qui a frappé Hugo de sa flèche.

Tout est idyllique : le lieu, le temps, l’hôtesse, les invités, tout semble parfait !

Bilan : la fête chez Thérèse est une fête qui ressemble aux fêtes galantes du XVIIIe siècle.

 

2) L’éloge de la femme (v.4-7)

 

La femme est à l’image du lieu : parfaite, Hugo vit une véritable utopie à cette fête « Thérèse la duchesse … le monde »

Bilan : La simple évocation au départ, présentation du cadre de l’hôtesse, le poème prend la forme d’une description.

 

3) Précision du tableau (v.7-10)

 

Différents sens sont sollicités pour que la scène soit plus facilement visualisable par les lecteurs :

-la vue avec le champ lexical du mouvement « erraient » « roder » « dérobait » --- impression de liberté

-l’ouïe avec les verbes « riant » et « rêvant » --- tonalité heureuse, amoureuse

Conclusion : On ressent une légèreté d’être, une spontanéité, une insouciance de vivre : on erre en « couples » (v.11), on rêve d’amour en « tête-à-tête » (v.10), on rit. C’est le thème des fêtes galantes chères au peintre Watteau donc se souvient peut-être Hugo (embarquement pour Cythère, 1717).

 

II) Une fête costumée (v.11-16)

 

Ce passage présente une fête costumée donnée en 1843 chez Mme billard sans doute sur le thème de la renaissance italienne très prisée de la restauration rappelant un monde féodal idéalisé avec les titres aristocratiques « seigneurs » v.12 « marquises/monsignores » v.14 « cavaliers » v.16 (ce qui est rappelé au v.4 « duchesse » pour appeler Thérèse.

Les personnages du v.13 « Amyntas/Léonores » sont ceux de romans/pièces italiennes de la Renaissance (Amyntas, le Tasse) parlant d’amour et de chevalerie comme l’évoque au v.12 « seigneur/beautés » méliorisés par les adjectifs « fiers » et « rares ».

Les vers 13 et 14 nomment les personnages déguisés à l’initial comme à la finale.

Le chiasme v.13-14 Amyntas—monsignores.  Leonores—marquises montre que ces couples qui se forment naturellement, librement sous l’inspiration du cœur et des charmes.

« Nain qui dérobait… » v.15 --- Hugo rêve, il baigne dans une atmosphère onirique comme enivré par la beauté de tout ce qui l’entoure.

Conclusion : Toute la scène baigne dans une atmosphère onirique et chaleureuse où tout est beau et noble, respirant l’amour et le bonheur. Hugo sait suggérer les premiers émois de l’amour dans le livre 1 « Aurore ». Il y a une part de réalité mais aussi une part de rêve en raison du thème enivrant de l’amour.

Après cet aurore d’amour qui dépeint dans les 2 premières parties, la journée atteint son point culminant au zénith « A midi, le spectacle avec la mélodie » v.17.

 

III) Une fête musicale rappelant la comédie

 

v.17-19 Entrée en scène de la musique pour annoncer une comédie de Plaute ou même une commedia dell’arte (personnages cités plus loin hors-texte). Colombine taquine séduit Arlequin ce qui rend jaloux Pantalon) --- persos de la commedia dell’arte. 

Ces 3 vers sont marqués par le (i) « midi » « mélodie » « nuit » « comédie » = annonce musicale de cette « douce journée » consacrée à l’amour. Comédie sans doute d’intrigue amoureuse : allégorie « belle fille » v.19 qui cherche sans doute à se marier…

 

Conclusion : III= nouvelle étape dans le rêve et l’imaginaire. Les invités costumés déjà métamorphosés en chevaliers et princesses endossent des rôles italiens… C’est une vraie mise en abyme (idée dans une idée) pour parler d’amour.

v.20 théâtre éphémère de bois (« treillage » « claire voie » v.22-23) ressemble à un temple d’amour (rond du dôme) « comme » = « à la manière de » et même « tant que ». Cette comparaison « comme un temple d’amour » s’inscrit comme un titulus inscrit à la vue de tous : théâtre= temple d’amour

v.21-26 allégorie de Zeus, il est là en cygne prêt à séduire. C’est l’image du bouvreuil en cage = image du cœur captif de l’enluminure médiévale. Métaphore (Thérèse la blonde=Yseut la blonde et Hugo=Tristan) / Thérèse et Hugo enivrés par Dionysos qui grimpait sur le théâtre de bois ?

 

Conclusion générale : Le théâtre de bois est éphémère mais pas l’amour qui y nait car la fête chez Thérèse est une célébration de l’amour où tout devient possible par la métamorphose est le rêve. La fête chez Thérèse est un embarquement pour Cythère (île de Méditerranée) peintre Watteau 1717


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