Analyse de La Peau de chagrin de Balzac, Le Talisman, La découverte de la peau de chagrin et le pacte avec le diable

Analyse de La Peau de chagrin de Balzac, Le Talisman, La découverte de la peau de chagrin et le pacte avec le diable

Texte

- Retournez-vous, dit le marchand en saisissant tout à coup la lampe pour en diriger la lumière sur le mur qui faisait face au portrait, et regardez cette PEAU DE CHAGRIN, ajouta-t-il.

Le jeune homme se leva brusquement et témoigna quelque surprise en apercevant au-dessus du siège où il s’était assis un morceau de chagrin accroché sur le mur, et dont la dimension n’excédait pas celle d’une peau de renard ; mais, par un phénomène inexplicable au premier abord, cette peau projetait au sein de la profonde obscurité qui régnait dans le magasin des rayons si lumineux que vous eussiez dit d’une petite comète. Le jeune incrédule s’approcha de ce prétendu talisman qui devait le préserver du malheur, et s’en moqua par une phrase mentale. Cependant, animé d’une curiosité bien légitime, il se pencha pour la regarder alternativement sous toutes les faces, et découvrit bientôt une cause naturelle à cette singulière lucidité : les grains noirs du chagrin étaient si soigneusement polis et si bien brunis, les rayures capricieuses en étaient si propres et si nettes que, pareilles à des facettes de grenat, les aspérités de ce cuir oriental formaient autant de petits foyers qui réfléchissaient vivement la lumière. Il démontra mathématiquement la raison de ce phénomène au vieillard, qui, pour toute réponse, sourit avec malice. Ce sourire de supériorité fit croire au jeune savant qu’il était dupe en ce moment de quelque charlatanisme. Il ne voulut pas emporter une énigme de plus dans la tombe, et retourna promptement la peau comme un enfant pressé de connaître les secrets de son jouet nouveau.

- Ah ! ah ! s’écria-t-il, voici l’empreinte du sceau que les Orientaux nomment le cachet de Salomon.

- Vous le connaissez donc ? demanda le marchand, dont les narines laissèrent passer deux ou trois bouffées d’air qui peignirent plus d’idées que n’en pouvaient exprimer les plus énergiques paroles.

- Existe-t-il au monde un homme assez simple pour croire à cette chimère ? s’écria le jeune homme, piqué d’entendre ce rire muet et plein d’amères dérisions. Ne savez-vous pas, ajouta-t-il, que les superstitions de l’Orient ont consacré la forme mystique et les caractères mensongers de cet emblème qui représente une puissance fabuleuse ? Je ne crois pas devoir être plus taxé de niaiserie dans cette circonstance que si je parlais des Sphinx ou des Griffons, dont l’existence est en quelque sorte scientifiquement admise.

- Puisque vous êtes un orientaliste, reprit le vieillard, peut-être lirez-vous cette sentence. Il apporta la lampe près du talisman que le jeune homme tenait à l’envers, et lui fit apercevoir des caractères incrustés dans le tissu cellulaire de cette peau merveilleuse, comme s’ils eussent été produits par l’animal auquel elle avait jadis appartenu.

- J’avoue, s’écria l’inconnu, que je ne devine guère le procédé dont on se sera servi pour graver si profondément ces lettres sur la peau d’un onagre.

Et, se retournant avec vivacité vers les tables chargées de curiosités, ses yeux parurent y chercher quelque chose.

- Que voulez-vous ? demanda le vieillard.

- Un instrument pour trancher le chagrin, afin de voir si les lettres y sont empreintes ou incrustées.

Le vieillard présenta son stylet à l’inconnu, qui le prit et tenta d’entamer la peau à l’endroit où les paroles se trouvaient écrites ; mais, quand il eut enlevé une légère couche de cuir, les lettres y reparurent si nettes et tellement conformes à celles qui étaient imprimées sur la surface, que, pendant un moment, il crut n’en avoir rien ôté.

- L’industrie du Levant a des secrets qui lui sont réellement particuliers, dit-il en regardant la sentence orientale avec une sorte d’inquiétude :

- Oui, répondit le vieillard, il vaut mieux s’en prendre aux hommes qu’à Dieu !

Les paroles mystérieuses étaient disposées de la manière suivante :

Ce qui voulait dire en français :

SI TU ME POSSÈDES, TU POSSÉDERAS TOUT.

MAIS TA VIE M’APPARTIENDRA. DIEU L’A

VOULU AINSI. DÉSIRE, ET TES DÉSIRS

SERONT ACCOMPLIS. MAIS RÈGLE

TES SOUHAITS SUR TA VIE.

ELLE EST LA. À CHAQUE

VOULOIR JE DÉCROITRAI

COMME TES JOURS.

ME VEUX-TU ?

PRENDS. DIEU

T’EXAUCERA.

SOIT !

Lecture analytique

Comment la curiosité du personnage de Raphaël le pousse à faire un pacte avec le diable ?

 

La description de la peau de chagrin dans ce récit est surprenante car c’est une description réaliste qui glisse vers le fantastique. La peau présente des caractéristiques inhabituelles telles qu’une aura dorée lui donnant un aspect surnaturel : “cette peau projetait au sein de la profonde obscurité qui régnait dans le magasin des rayons si lumineux que vous eussiez dit d’une petite comète”. Cette aura a pour but de tenter le jeune homme d’une façon diabolique. Cette phrase montre que la peau a clairement des propriétés magiques mais aussi maléfiques avec l’éclat rouge comme le sang et l’enfer : “pareilles à des facettes de grenat” . Le message inscrit sur la peau garantit l’exaucement des vœux de son propriétaire en échange de sa vie. Les caractères de l'écriture sont aussi magiques puisque indélébiles. Le champ lexical du mystique est omniprésent : “Talisman, phénomène inexplicable, malheur”. Devant ce phénomène surnaturel, Raphaël passe d’un état de confiance excessive où il ne croit pas un mot de ce que dit le vieillard et se moque ouvertement de lui, à la curiosité et l'intérêt pour les propriétés magiques de cette peau. Finalement, il devient inquiet car il ne contrôle plus la situation et est dépassé par le surnaturel qui est en dehors de son domaine d’expertise. Ses moqueries et son orgueil ne parviennent pas à déstabiliser le vieillard qui reste calme et déterminé. L’antiquaire garde un air de supériorité maline qui ne manque pas de déranger Raphaël. La phrase : ”Vous le connaissez donc ? demanda le marchand, dont les narines laissèrent passer deux ou trois bouffées d’air qui peignirent plus d’idées que n’en pouvaient exprimer les plus énergiques paroles.” montre cette supériorité et ce dédain.

Dans ce passage, le vieillard est dans une position dominante car il reste calme et déterminé malgré les provocations et l’orgueil de Raphaël. Il affiche un air hautain et inquiétant comme s' il en savait plus que le jeune homme. Cette personnalité maline et sournoise fait de l’antiquaire une incarnation du diable tentateur. La mort est toujours présente dans ce récit. Beaucoup d'éléments décrits dans ce passage ont une connotation funeste : la peau d’animal mort, le vieillard au crépuscule de sa vie, le mystérieux message funeste inscrit sur la peau qui présage la mort…

Le message prophétique  inscrit sur la peau de chagrin apparaît comme irrémédiable et irrévocable avec l’emploi de verbes à l’impératif et au futur : “MAIS RÈGLE TES SOUHAITS SUR TA VIE.ELLE EST LA. À CHAQUE VOULOIR JE DÉCROITRAI COMME TES JOURS.” L’injonction diabolique à formuler des vœux sonne comme une sentence de mort pour Raphaël qui ne trouvera pas la force de résister à la tentation dans la situation désespérée où il se trouve : “ME VEUX-TU ?” Par l’acquisition de ce talisman, le héros passe donc involontairement un pacte avec le diable et scelle son destin fatal : “PRENDS. DIEU T’EXAUCERA. SOIT !” Ce passage est donc une prolepse de la future descente aux enfers de Raphaël qui n’aura de cesse de formuler des voeux au prix de sa vie : “À CHAQUE VOULOIR JE DÉCROITRAI COMME TES JOURS.”


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