Analyse de Roberto Zucco de Bernard-Marie Koltès

Analyse de Roberto Zucco de Bernard-Marie Koltès

Tableau 2, Le meurtre de la mère

Cette scène s’inspire des mythes grecs d’Oedipe et Oreste.

 

 I) Un être à la marge

 

La mère fait de son fils le portrait d’un fou, elle montre son inquiétude et son incompréhension  à travers la comparaison avec un train qui déraille et qui ne pourra plus jamais se redresser. De plus le train et la voiture sont des objets mécaniques qui n’ont rien d’un être vivant ce qui renforce l’allusion au fait que Roberto est inhumain et sans sentiments. Sa mère renie Roberto : “Je t’oublie, Roberto, je t’ai oublié”.  Le langage de la mère est familier voir vulgaire au début (“il est dégueulasse”) tandis que dans sa tirade son langage prend une forme poétique et plus soutenu. Koltès casse les codes de la tragédie pour mieux la réinventer avec le langage familier, mais il s’inscrit tout de même dans la tradition du personnage tragique avec l’introduction de passages en langage soutenu.

 

II) La tragédie renouvelée

 

Les champs lexicaux de la douceur et de la violence s’entremêlent, ce qui montre à la fois leur passé affectif et le changement de Roberto en assassin. La mère exprime sa violence par la parole, plus précisément lorsqu’elle dit qu’elle l’oublie elle le tue en tant que fils ce qui réveille sa violence. Dans la dernière didascalie, on voit que le tragique naît de la tension entre l’amour et la haine que se portent le fils et la mère. L’embrassade et la caresse du cou qui étaient jadis entre eux des signes de tendresse sont désormais des armes parricides. La mère refuse de rendre le treillis sale, à son fils et elle propose de lui laver car elle veut en quelque sorte nettoyer les crimes de son fils pour qu’il redevienne comme avant. Cependant Roberto, lui, ne veut pas nier ce qu’il est devenu, c’est pourquoi il décide d’aller à la laverie automatique, car c’est une machine qui lui ressemble, qui fait les choses “machinalement” et sans parler. De plus il dit que la laverie est l’endroit du monde qu’il préfère car c’est “calme” et “tranquille”  comme la mort ce qui nous prépare au meurtre de la mère qu’il semble tuer pour la faire taire. De plus il dit qu’à la laverie il y a des femmes, ce qui est inquiétant car Roberto éprouve aussi des pulsions de viol.  

 

III) La dispute

 

Nous pouvons observer un langage très agressif de la part de la mère envers son fils Roberto Zucco: “ Tu ne comptes pas davantage, pour moi, qu’une mouche à merde.” Ici Koltès rompt tous les codes du théâtre classique en enfreignant la règle de bienséance puisqu’il choque le public avec un champ lexical de la violence très présent et langage familier voire vulgaire : “tu n’es plus mon fils”, “saloperie”, “bouge-toi”, “On aurait dû [...] te foutre à la poubelle”. 

Ensuite, nous nous apercevons que la porte a beaucoup d’importance dans cette scène puisqu’elle représente la ligne à ne point franchir. Zucco a déjà tué son père, un affront si terrible qu’il deviendra un monstre au yeux de la population. Mais ce sera le fait de tuer sa mère qui justifiera cette image puisqu’une mère c’est la personne la plus précieuse au monde, c’est sa mère qui lui a donné la vie, c’est sa mère qui l’a élevé, c’est sa mère qui s’est sacrifiée afin qu’il ait une vie correcte. Tuer sa mère est un péché impardonnable, plus personne ne peut plus rien faire pour lui : “Zucco défonce la porte”. Zucco franchit la ligne…

Par la suite, Koltès utilise une ponctuation expressive qui nous fait comprendre que la mère et son fils sont en dispute. En effet, les phrases courtes en plus des points d'interrogation nombreux nous montrent à quel point la mère est à bout. Le dialogue ne mène à rien, le treillis représente la violence dont Roberto est capable, ce n’est donc pas le vêtement qui est l’enjeu de la dispute mais la monstruosité de Roberto : “Cette saloperie de treillis”. C’est une scène marquée par l’incommunicabilité car il n’y a pas d’échange réel. 

Tableau 3, Zucco et la gamine

I) Un dialogue ambigu

 

C’est la Gamine qui mène le dialogue car elle pose de nombreuses questions et elle insiste sur ce qu’elle veut savoir tandis que Roberto se contente de répondre. La Gamine ne veut pas être comparée à un petit animal mignon comme un moineau ou un poussin, elle voudrait être comparée à un rat ou un serpent à sonnette ce qui révèle son caractère vicieux et fourbe. Roberto se compare à un agent secret car il pense que c’est le métier qui se rapproche le plus à son activité de meurtrier en série car un agent secret, tue dans le secret et cache toujours sa véritable identité. La gamine veut connaître l'identité de Roberto pour pouvoir le retrouver car elle s’est éprise de lui, ne parvenant pas à le revoir elle finira par le dénoncer ce qui mènera à l’arrestation de Roberto.

 

II) Le désir de l’ailleurs

 

Roberto et la Gamine parlent de vouloir aller à voir  de la neige et des rhinocéros blancs en Afrique car peu de personnes savent qu’il y en a. Cela montre le fait qu’ils aiment ce qui est très différent de la norme. Cela symbolise leur rejet des normes sociales. L’emplois du Conditionnel montre que la Gamine se projette dans un avenir commun avec Zucco loin de réalité dans laquelle ils vivent dans le présent. De plus quand Zucco parle de l’Afrique à la gamine, il lui vend un rêve qu’elle a envie de croire.

Tableau 8, Zucco et le balèze

I) La déchéance de Zucco

 

Zucco dit que ”il n’y a pas d’amour dans le monde” et il pense que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. Pour Zucco le chien est un animal dont tout le monde se moque et qui est répugnant, tandis que pour Balèze un chien est meilleur qu’un homme car il reste toujours fidèle. On voit que Zucco a des paroles de mort tandis que le Balèze a des paroles de vie.

 

II) Une mort inéluctable

 

Zucco attend la mort car il n’est pas adapté à ce monde donc il voit la mort comme seule issue, ce qui en fait un personnage tragique. Zucco explique l’absence d’amour entre les êtres par le fait que “personne ne s’intéresse à personne”. Ce dialogue avec le Balèze est une réflexion sur le sens de la vie. Le téléphone est très important car à travers lui Roberto s’adresse à Dieu à qui il exprime toute sa colère.

Tableau 10, La prise d'otages

I) La brutalité de la scène

 

La brutalité de la scène est montrée par la posture et les menaces de Zucco. Il tient le pistolet sous la gorge de la femme pour l’empêcher de parler. De plus il met son pied sur la tête de son enfant et lui dit de ne pas dire un mot. Cela montre qu’il veut écraser l’enfant parce qu’il représente l’avenir, un avenir dont Zucco ne veut pas. La parole est interdite à la fois pour l’enfant et la mère pour les  déshumaniser et rendre la violence plus facile.

Zucco n’a  pas peur de la mort car il dit qu’il “s’en fout de [sa] vie”, la mort est vue comme une délivrance pour Zucco. Cette absence de peur justifie probablement le fait qu’il puisse avoir des changements de tempérament extrêmes, quand il passe d’une discussion avec une femme à  la prendre, elle et son fils, en otage et à les menacer de mort.

Zucco insiste sur le fait d’avoir une Porsche, cela est capricieux de sa part car il veut avoir tout ce que la vie à à offrir en terme de confort et d’argent puisqu’il pense qu’il n’y a pas d’amour dans ce monde matérialiste et vide de sens.

 

II) De la satire au grotesque

 

Les autres personnages sont appelés “Un Homme” et “Une femme” ce qui supprime leur individualité et les déshumanise en robots identiques et interchangeables. Les badauds ont des attitudes invraisemblables et ils rendent la situation absurde, par exemple ils discutent de voitures alors qu’ils sont menacés de mort ce qui vient renforcer les idées de Zucco, qu’il n’y a pas d’amour dans ce monde et les seules choses qui comptent pour les hommes sont matérielles. Les femmes, en revanche, sont dans une maternité protectrice tournée en ridicule parce que prononcées d’une manière niaise et invraisemblable dans ce contexte de prise d’otage : “Pauvre petit. Est-ce que ce méchant pied ne te fait pas mal ?”

Dans cette scène les “Flics” sont décrits d’une manière satirique grâce des paroles ironiques comme “Cela, au moins les flics sauront le faire” ce qui montre qu’ils ne savent rien faire et le fait qu’eux-mêmes ne bougent pas et ne font rien que recommander l’immobilisme :  “ne bougez pas”.

Tableau 15, Le dénouement

I) Le rôle des voix

 

Les voix sont des démons dans la tête de Roberto , d’où le fait qu’ils n’ont pas de corps. Leurs répliques sont très rapides car ils mènent une vive discussion philosophique et grotesque à la fois. Zucco justifie ses crimes de façon provocatrice en dénigrant la vie et plus particulièrement la vie humaine. Le spectateur éprouve de la répulsion pour Zucco ce qui engendre un effet de catharsis et souligne la morale de la pièce. Le parallèle entre l’histoire de Samson et Dalila et celle de Roberto Zucco est que Samson et Zucco ont tous les deux été trahis par une femme puisque Zucco est trahis par la Gamine qui est tombée amoureuse de lui. 

 

II) Un dénouement symbolique

 

Le champ lexical de la lumière joue un rôle tragique dans cette scène comme dans les tragédies de Sophocle et aussi dans l’Etranger de Camus. La lumière va aveugler Zucco ce qui va mener à son suicide, c’est comme la main du destin qui le pousse dans le vide.

Ici l’ascension vers le soleil aveuglant fait référence au mythe d’Icare qui s’est brûlé les ailes en voulant s’approcher trop près du soleil. C’est aussi un message pour dire que l’homme doit rester à sa place et ne peut pas atteindre le statut de dieu. 

Dans cette scène comme dans toute la pièce nous trouvons des tableaux qui présentent Zucco contre une foule de personnes ou de voix qui l’agressent. Il se dit rhinocéros ce qui fait allusion à la pièce de Ionesco cependant dans cette pièce les rhinocéros sont la foule tandis que Zucco est justement quelqu’un de très différent et qui se cache derrière une carapace parce qu'il est blessé par le monde.

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