Analyse de La Peau de chagrin de Balzac, Troisième partie, L’agonie

Analyse de La Peau de chagrin de Balzac, Troisième partie, L’agonie de Raphaël

Texte

Raphaël demeura pendant quelques jours plongé dans le néant de son sommeil factice. Grâce à la puissance matérielle exercée par l’opium sur notre âme immatérielle, cet homme d’imagination si puissamment active s’abaissa jusqu’à la hauteur de ces animaux paresseux qui croupissent au sein des forêts, sous la forme d’une dépouille végétale, sans faire un pas pour saisir une proie facile. Il avait même éteint la lumière du ciel, le jour n’entrait plus chez lui. Vers les huit heures du soir, il sortait de son lit : sans avoir une conscience lucide de son existence, il satisfaisait sa faim, puis se recouchait aussitôt. Ses heures froides et ridées ne lui apportaient que de confuses images, des apparences, des clairs-obscurs sur un fond noir. Il s’était enseveli dans un profond silence, dans une négation de mouvement et d’intelligence. Un soir, il se réveilla beaucoup plus tard que de coutume, et ne trouva pas son dîner servi. Il sonna Jonathas.

- Tu peux partir, lui dit-il. Je t’ai fait riche, tu seras heureux dans tes vieux jours ; mais je ne veux plus te laisser jouer ma vie. Comment ! misérable, je sens la faim. Où est mon dîner ? Réponds.

Jonathas laissa échapper un sourire de contentement, prit une bougie dont la lumière tremblotait dans l’obscurité profonde des immenses appartements de l’hôtel ; il conduisit son maître redevenu machine à une vaste galerie et en ouvrit brusquement la porte. Aussitôt Raphaël, inondé de lumière, fut ébloui, surpris par un spectacle inouï. C’était ses lustres chargés de bougies, les fleurs les plus rares de sa serre artistement disposées, une table étincelante d’argenterie, d’or, de nacre, de porcelaines ; un repas royal, fumant, et dont les mets appétissants irritaient les houppes nerveuses du palais. Il vit ses amis convoqués, mêlés à des femmes parées et ravissantes, la gorge nue, les épaules découvertes, les chevelures pleines de fleurs, les yeux brillants, toutes de beautés diverses, agaçantes sous de voluptueux travestissements : l’une avait dessiné ses formes attrayantes par une jaquette irlandaise, l’autre portait la basquina lascive des Andalouses ; celle-ci demi-nue en Diane chasseresse, celle-là modeste et amoureuse sous le costume de mademoiselle de La Vallière, étaient également vouées à l’ivresse. Dans les regards de tous les convives brillaient la joie, l’amour, le plaisir. Au moment où la morte figure de Raphaël se montra dans l’ouverture de la porte, une acclamation soudaine éclata, rapide, rutilante comme les rayons de cette fête improvisée. Les voix, les parfums, la lumière, ces femmes d’une pénétrante beauté frappèrent tous ses sens, réveillèrent son appétit. Une délicieuse musique, cachée dans un salon voisin, couvrit par un torrent d’harmonie ce tumulte enivrant, et compléta cette étrange vision. Raphaël se sentit la main pressée par une main chatouilleuse, une main de femme dont les bras frais et blancs se levaient pour le serrer, la main d’Aquilina. Il comprit que ce tableau n’était pas vague et fantastique comme les fugitives images de ses rêves décolorés, il poussa un cri sinistre, ferma brusquement la porte, et flétrit son vieux serviteur en le frappant au visage.

- Monstre, tu as donc juré de me faire mourir ? s’écria-t-il. Puis, tout palpitant du danger qu’il venait de courir, il trouva des forces pour regagner sa chambre, but une forte dose de sommeil, et se coucha.

- Que diable ! dit Jonathas en se relevant, monsieur Bianchon m’avait cependant bien ordonné de le distraire.

Il était environ minuit. À cette heure, Raphaël, par un de ces caprices physiologiques, l’étonnement et le désespoir des sciences médicales, resplendissait de beauté pendant son sommeil. Un rose vif colorait ses joues blanches. Son front gracieux comme celui d’une jeune fille exprimait le génie. La vie était en fleurs sur ce visage tranquille et reposé. Vous eussiez dit d’un jeune enfant endormi sous la protection de sa mère. Son sommeil était un bon sommeil, sa bouche vermeille laissait passer un souffle égal et pur ; il souriait transporté sans doute par un rêve dans une belle vie. Peut-être était-il centenaire, peut-être ses petits-enfants lui souhaitaient-ils de longs jours, peut-être de son banc rustique, sous le soleil, assis sous le feuillage, apercevait-il, comme le prophète, en haut de la montagne, la terre promise, dans un bienfaisant lointain !

Honoré de Balzac, La Peau de chagrin, 1831

Lecture analytique

Grâce à la magie de la peau de chagrin, Raphaël a obtenu de grandes richesses et vit dans le luxe. Il habite dans un immense hôtel particulier. Cette richesse est visible par la description abondante de sa salle de bal: “une vaste galerie", "lustres chargés de bougies” , “les fleurs les plus rares de sa serre artistement disposées”, “une table étincelante d’argenterie, d’or, de nacre, de porcelaines”, “un repas royal, fumant, et dont les mets appétissants irritent les houppes nerveuses du palais”.

Jonathas, le valet de Raphaël, a organisé une grande fête afin de lui remonter le moral à la demande de son meilleur ami, Bianchon. L'atmosphère de la salle est festive avec de nombreuses décorations, d'excellents repas et beaucoup d'invités. Tous ses amis sont présents à la fête ainsi que de nombreuses courtisanes: ” Il vit ses amis convoqués, mêlés à des femmes parées et ravissantes, la gorge nue, les épaules découvertes, les chevelures pleines de fleurs, les yeux brillants, toutes de beautés diverses, agaçantes sous de voluptueux travestissements”, “vouées à l’ivresse”. Toutes les courtisanes sont déguisées de manière sensuelle et provocante. La longue description des attraits des invités (“l’une avait dessiné ses formes attrayantes par une jaquette irlandaise, l’autre portait la basquina lascive des Andalouses ; celle-ci demi-nue en Diane chasseresse, celle-là modeste et amoureuse sous le costume de mademoiselle de La Vallière”) montre le grand nombre de courtisanes invitées et l’importance de la fête.

Raphaël est tout près de la mort et vit ses derniers jours car la peau de chagrin se réduit de plus en plus. Il est aussi très fatigué à cause de son addiction à l'opium dont il abuse afin d'échapper à la réalité. Il ne vit plus que pour le sommeil car c’est à ce moment la qu’il se détache finalement de son quotidien et est finalement en paix. Son sommeil représente aussi la mort car il repose finalement en paix. Raphaël s'apaise immédiatement lorsqu’il s’endort et son corps s'apaise finalement, ce qui contraste avec l’agonie qu’il vit lorsqu’il est éveillé.  “Raphaël, par un de ces caprices physiologiques, l’étonnement et le désespoir des sciences médicales, resplendissait de beauté pendant son sommeil. Un rose vif colorait ses joues blanches. Son front gracieux comme celui d’une jeune fille exprimait le génie. La vie était en fleurs sur ce visage tranquille et reposé. Vous eussiez dit d’un jeune enfant endormi sous la protection de sa mère. Son sommeil était un bon sommeil, sa bouche vermeille laissait passer un souffle égal et pur ; il souriait transporté sans doute par un rêve dans une belle vie” Cette description paisible donne l’impression que Raphaël est sur son lit de mort et accueille la fin à bras ouverts.

Raphaël vit dans une illusion constante de l'opium et du sommeil dans laquelle il se réfugie la plupart du temps car il ne veut plus avoir affaire au vrai monde. Il dort la plupart du temps et ne se lève que pour les besoins les plus primitifs tels que la faim. “Vers les huit heures du soir, il sortait de son lit : sans avoir une conscience lucide de son existence, il satisfaisait sa faim, puis se recouchait aussitôt”. L’illusion est tellement réelle que Raphaël vit une vie heureuse dans ses rêves et ses réveils font l’effet d’un court cauchemar avant de replonger dans le sommeil.

L’ombre et la lumière représentent les deux côtés de la vie de Raphaël. L’ombre est la vie triste et morose qu’il essaie d'échapper, tandis que la lumière représente ses rêves ainsi que la fête organisée par ses amis. Lorsque Raphael se reveille, il est replonge dans la realite triste et froide “Ses heures froides et ridées ne lui apportaient que de confuses images, des apparences, des clairs-obscurs sur un fond noir”. Mais un jour, il quitte cette vie d’ombre et arrive dans la salle de balle éclairée de mille feux pour la fête organisée par ses amis. La description de la fête met en valeur les notions de lumière et chaleur: “Aussitôt Raphaël, inondé de lumière, fut ébloui, surpris par un spectacle inouï. C’était ses lustres chargés de bougies, les fleurs les plus rares de sa serre artistement disposées, une table étincelante d’argenterie, d’or, de nacre, de porcelaines ; un repas royal, fumant, et dont les mets appétissants irritaient les houppes nerveuses du palais”. Cette description abondante et chaleureuse contraste avec celle de la triste et sombre vie de Raphaël. Raphaël est habitué à cette nouvelle vie passée dans l’ombre et la nuit si bien que la splendeur des fêtes qui lui rappellent son passé l’horrifie car il ne veut pas retourner à cette vie de débauche.

Raphaël sait que sa fin est proche mais il ne veut pas mourir autrement qu’en paix, dans son sommeil. Il est tellement affaibli qu’il a peur que la fête puisse l’achever et s’empresse de s'en aller. “ il poussa un cri sinistre, ferma brusquement la porte, et flétrit son vieux serviteur en le frappant au visage.- Monstre, tu as donc juré de me faire mourir ? s’écria-t-il.” Aquilina représente la mort dans ce passage qui essaie de l'entraîner dans cette fête qui pourrait lui être fatale. Il est effrayé car il ne veut pas mourir dans l'environnement qui lui rappelle son passé de débauche. Le passage de la fin “Son sommeil était un bon sommeil, sa bouche vermeille laissait passer un souffle égal et pur ; il souriait transporté sans doute par un rêve dans une belle vie. Peut-être était-il centenaire, peut-être ses petits-enfants lui souhaitaient-ils de longs jours, peut-être de son banc rustique, sous le soleil, assis sous le feuillage, apercevait-il, comme le prophète, en haut de la montagne, la terre promise, dans un bienfaisant lointain !” représente la vie dont Raphaël aurait dû rêver ainsi que les regrets d'avoir fait les mauvais choix. Au seuil de la mort, Raphaël se rend compte de ce qu’est véritablement le bonheur, passer du temps avec sa famille et les gens qui nous sont chers plutôt que mener une vie de débauche, plaisir et richesse. En quelque sorte, ce rêve paisible est la lumière au bout du tunnel pour Raphaël qui sera bientôt délivré par la mort.


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