Analyse de la Lettre du 15 décembre 1670 de Madame de Sévigné

Analyse de la Lettre du 15 décembre 1670 de Madame de Sévigné

I. Le fonctionnement de l'énigme

a) L’absence de précisions

 

Tout d’abord, Madame de Sévigné n’informe pas la nature de sa demande au destinataire. : “Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante…” elle s’exprime de manière implicite en utilisant des accumulations et des hyperboles et ne va pas droit au but : “enfin une chose dont on ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n'est-il pas juste”. De plus, la répétition du mot “chose” renforce la notion d'indétermination. “Devinez-la” force le destinataire à réfléchir de lui même sur cette “chose” et il ne sait alors pas vraiment de quoi il est question.

 

b) Les indices

 

Malgré le manque de précisions de la part de Madame de Sévigné, elle y laisse paraître quelques indices : “une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde ; une chose qui comble de joie Mme de Rohan et Mme d'Hauterive.” Elle évoque les sentiments que peut provoquer cette “chose” et renseigne le destinataire sur le jour avec le complément circonstanciel de temps “dimanche”. Au fur et à mesure de la Lettre Madame de Sévigné révèle de plus en plus d’indices : “Jetez-vous votre langue aux chiens ? Eh bien ! il faut donc vous la dire : M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui ?” Madame de Sévigné instaure alors une sorte de jeu avec le destinataire, les énigmes étant très prisées au XVIIe siècle.

 

II. Le regard amusé de l'épistolière

a) Un regard amusé

 

L’auteur de la lettre joue avec le destinataire et s’en amuse presque, notamment avec les accumulations : “la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare…” mais aussi avec les répétitions et les hyperboles. : “ une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue ; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi.” Madame de Sévigné paraît enjouée notamment avec la ponctuation : “je vous la donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens ? Eh bien ! il faut donc vous la dire : M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui ?” et également avec les questions enchaînées qui donnent un aspect presque enfantin. Madame de Sévigné donne alors l’impression de s’amuser avec le destinataire.

 

b) Un regard critique

 

Derrière l’aspect enjoué et amusé de cette lettre, se cache une critique de la société et plus précisément des salons. : “Voilà un beau sujet de discourir.” Selon elle, les salons seraient juste un endroit pour propager les rumeurs. De plus, elle fait une critique directe au futur marié : “ Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur.” et le considère comme hautain et imbus de sa personne. “si enfin vous nous dites des injures : nous trouverons que vous avez raison; nous en avons fait autant que vous.” Elle montre également l’hypocrisie de la société qui passe son temps à émettre des jugements. Les personnes qui fréquentent les salons passent alors leur temps à critiquer et à répandre de nouvelles rumeurs.

 

III. Exercice de virtuosité littéraire

a) Le rythme

 

Le rythme de la lettre est très rapide, avec les accumulations : “la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare…” mais aussi avec l’enchaînement des phrases qui se fait avec une grande rapidité et ne laisse pas le temps de respirer au lecteur : “Je ne puis me résoudre à la dire ; devinez-la : je vous la donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens ? Eh bien ! il faut donc vous la dire : M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui ? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix ; je vous le donne en cent.” De plus les réparties des deux personnages sont brèves et enchaînées et peuvent s’apparenter à des stichomythies, normalement réservées au théâtre. Madame de Sévigné donne alors une impression d’essoufflement au lecteur avec la rapidité du rythme. 

 

b) L’oralité

 

La lettre censée être lue devient orale avec l’apparition d’une bribe de conversation entre Madame de Sévigné et Madame de Coulanges. : “Mme de Coulanges dit : Voilà qui est bien difficile à deviner ; c'est Mme de la Vallière.” Leurs réparties sont brèves et l’auteur donne l’impression de jouer directement, cette fois-ci, avec la personne. : “devinez le nom”. La répétition des verbes “dire” et “crier” renforce l’oralité de la lettre ainsi que l’expression “Jetez-vous votre langue aux chiens ?” qui renvoie directement à l’action de parler. De plus, elle utilise un vocabulaire assez enfantin : “ma foi! par ma foi! ma foi jurée!” et peu utilisé dans les lettres conventionnelles de l’époque. : “Voilà qui est bien difficile à deviner ; c'est Mme de la Vallière. — Point du tout, Madame. — C'est donc Mlle de Retz ? — Point du tout, vous êtes bien provinciale. — Vraiment nous sommes bien bêtes, dites-vous, c'est Mlle Colbert ? — Encore moins. — C'est assurément Mlle de Créquy ? — Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire”. Madame de Sévigné rompt avec les codes de la lettre et fait comme si elle était en face de la personne en s’adressant directement à elle, et va même jusqu’à s’imaginer le dialogue avec son ami en faisant les questions et les réponses.

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