Analyse de Nuit Rhénane de Apollinaire dans Alcools

Analyse de Nuit Rhénane de Apollinaire dans Alcools

INTRODUCTION CONTEXTE Apollinaire, poète majeur du début du XXe siècle, a renouvelé les codes de la poésie. Son art est imprégné du cubisme et du surréalisme dont il a théorisé les codes. ŒUVRE Alcools, recueil majeur d’Apollinaire, publié en 1913. EXTRAIT Le recueil présente un certain nombre de références littérales à l’alcool et à l’ivresse, notamment dans les poèmes « Zone », « Vendémiaire » et la section « Rhénanes ». Le poète y évoque en effet les tavernes, brasseries, auberges et caveaux des villes de Paris, de Munich ou de Cologne, ou encore les vignes rhénanes. Des images poétiques liées à l’alcool créent une sorte de leitmotiv de l’ivresse tout au long du recueil, dès le poème liminaire et jusqu’au poème de clôture. « Nuit rhénane » s’inscrit dans ce

thème.

PROBLÉMATIQUE Quelle fonction du poète est construite dans ce poème ?

OU BIEN Comment le poète s’inspire-t-il d’une légende pour composer un poème mêlant réel et surnaturel, tradition et modernité ?

PLAN :

Vers 1 à 8 : la chanson du marin ou le chant des sirènes

Vers 9 à la fin : la plainte du poète

I. La chanson du marin ou le chant des sirènes

 

• Le champ lexical de l’ivresse : donne donc l’impression que la « nuit rhénane » du titre

renvoie à une nuit d’ivresse suggérée par la comparaison à la « flamme », peut-être vécue par le poète lors de son séjour sur les bords du Rhin.

ð Écho direct au titre du recueil : Alcools.

 

• Les allitérations en [v], en [in] et en [r] = tremblement du verre ou le heurt des verres et des bouteilles, + le vacillement de la flamme qui éclaire le poète, ou encore sa vision hallucinée.

• Le jeu sur l’homophonie du mot « verre » peut aussi évoquer le vers poétique et donc, plus largement, l’inspiration dionysiaque, associée depuis l’Antiquité à l’ivresse — durant les fêtes en hommage au dieu Dionysos, les poètes revendiquaient l’ivresse comme une

ouverture à la voix divine et à l’inspiration. Le lien entre poésie et vin est très présent dans le recueil, dès son titre Alcools, et dans ce poème, dès le premier vers.

 

Un récit :

• « Écoutez » adresse directe au lecteur par l’intermédiaire du verbe à l’impératif. Il s’agit

pour le lecteur d’écouter ou d’entendre, par le poème, un chant de marin.

• La lenteur évoque l’avancée continue du bateau sur le Rhin et l’écoulement de l’eau, motif fréquent dans Alcools (par exemple dans « Le Pont Mirabeau »). Elle suggère aussi la dimension répétitive du chant du batelier et, peut-être, son écho à travers la nuit.

• Ce chant fait le récit (le batelier « raconte ») d’une hallucination ou d’une apparition

nocturne (« avoir vu sous la lune ») : celle de sirènes sortant de l’eau (« tordre leurs

cheveux »). Ce chant évoque donc les légendes rhénanes.

La figure du batelier :

Au vers 2, le lecteur découvre la figure du batelier, qui renvoie d’abord à un réel concret : le batelier est la personne qui conduit les bateaux sur un cours d’eau (ici le Rhin).

 

La mythologie :

Mais au vers 3, la mention des « sept femmes » change l’atmosphère de la scène. Le lecteur découvre au vers 4 l’image traditionnelle de la sirène, aux « cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds ». Le lieu de leur apparition, « sous la lune », leur nombre (le chiffre sept est considéré comme un chiffre fort et symbolique, fréquent dans les récits fondateurs et les contes), enfin la couleur « verte » de leurs cheveux, couleur maléfique associée aux sorcières, évoquent un univers surnaturel, voire une atmosphère fantastique. Ces figures issues du merveilleux des contes et des légendes font penser aux sirènes du Rhin, peut-être celle de la Lorelei, qui fascinait Apollinaire au point de lui dédier un poème au cœur de cette section (« La Loreley », p. 128-129). Il peut aussi

s’agir d’Ondines, créatures des eaux dans la mythologie germanique.

 

La tonalité lyrique :

La tonalité de cette première strophe est donc à la fois lyrique, avec la présence du « je » poétique et le thème du chant, mais aussi fantastique, avec l’apparition des créatures surnaturelles dans un cadre nocturne associé à la lune, à l’ivresse et à l’hallucination.

 

Adresse au batelier ?

Les verbes « chantez » (v. 5) et « mettez » (v. 7) sont à l’impératif, qui exprime la modalité injonctive, entre l’invitation et l’ordre. Ils font écho au verbe « écoutez » au vers 2. Le lecteur peut d’abord croire que le poète s’adresse au batelier (« Debout chantez plus haut »).

 

Adresse aux sirènes :

Mais la « ronde » évoquée ensuite (« en dansant une ronde »), qui rime avec « filles blondes », peut aussi donner l’impression que le poète s’adresse directement aux créatures, sorties de la chanson du batelier comme elles étaient sorties de l’eau.

 

Chant et danse :

Il semble en effet les inviter à danser (« debout », « en dansant une ronde », v. 5) et à chanter leur propre chant (« chantez », v. 5). Ce chant des sirènes doit recouvrir celui du batelier, comme le montrent l’expression adverbiale « plus haut » et la subordonnée « que je n’entende plus le chant du batelier » (v. 6).

 

ð S’agit-il par-là de faire oublier au poète qu’il s’agissait seulement d’une chanson, d’un récit et d’une histoire, et de lui donner l’illusion qu’il vit réellement cette scène féerique ?

 

Le vers 6 reprend le vers 2, mais à la forme négative : La phrase injonctive « Écoutez la chanson [...] du batelier » (v. 2), qui invitait le lecteur à entendre, est devenue une proposition construite sur une négation : « Que je n’entende plus le chant du batelier ».

 

ð On peut l’interpréter soit comme une subordonnée consécutive (« afin que [...] »), soit comme une proposition indépendante au subjonctif, à valeur injonctive, exprimant un souhait (« Fasse que [...] ») : le poète exprimerait alors son besoin de repli dans l’imaginaire et le rêve — celui de rencontrer les femmes du récit.

 

Le rôle du discours rapporté : En effet, le glissement du récit rapporté (strophe 1, vers 3-4) au discours direct (strophe 2, vers 5 et 7, par l’intermédiaire de l’impératif) révèle le désir du poète d’être directement en contact avec les femmes : « Mettez près de moi toutes les filles blondes ».

ð La gradation des « sept femmes » à « toutes les femmes blondes » confirme le désir grandissant du poète,

ð mais aussi l’idéalisation des figures désirées, par leur caractérisation au vers 8 :

ces « filles blondes » évoquent davantage les poupées de l’enfance (« Au regard

immobile aux nattes repliées ») ou les fées des contes et légendes (« nattes »),

que des femmes réelles.

 

Le poète s’adresse-t-il à des femmes imaginaires ? Qui peut être le destinataire de cet impératif ?

un chœur imaginaire ? un double magique du batelier chanteur ? le lecteur ? ou le poète lui-même, dédoublé sous l’effet de cette ivresse nocturne ?

II. La plainte du poète

 

Le thème de l’ivresse :

ð La double occurrence du « Rhin » évoque à la fois le titre (« Nuit rhénane »), la

légende des fées du Rhin apparue strophes 1 et 2, et le thème de l’ivresse.

En effet, la répétition « Le Rhin le Rhin » donne l’impression d’un bégaiement

ou d’un hoquet comme sous l’effet de l’ivresse.

ð On retrouve ici ce champ lexical avec l’adjectif qualificatif « ivre », le terme « vignes » et le participe présent « tremblant » qui était associé au vin dans le premier vers du poème (« vin trembleur »). Le thème de la nuit réapparaît dans la métaphore « l’or des nuits tombe en tremblant », qui rappelle le titre et la « lune » du vers 3.

 

Le thème du reflet et du double :

L’ivresse contamine le décor, par l’intermédiaire des verbes « se mirent » et « s’y refléter », qui évoquent le thème du reflet et du double. Les « sujets » de ces verbes sont « les vignes » et « l’or des nuits », qui montrent que le cadre du poème est gagné par le vacillement.

 

ð Une lecture réaliste y reconnaît en effet le miroitement des lumières de la ville,

la nuit, sur le Rhin.

ð Une lecture fantastique, encline au surnaturel, y devine la présence flottante

des Ondines, ces nymphes des fleuves dans la mythologie allemande, qui ont

les cheveux couleur d’or (contrairement aux fées des légendes ou aux sorcières des contes) et possèdent de grands trésors qu’elles gardent dans leurs palais immergés.

ð Enfin, ce jeu des reflets évoque indirectement le sujet poétique, perdu dans

cette vision hallucinée, onirique ou poétique. Les termes « tombe en tremblant » (v. 10) peuvent au contraire suggérer la fin de la nuit et le retour à la réalité diurne, ou encore connoter, de manière métaphorique, une agonie et la mort elle-même, comme le suggère la fin du vers suivant (« mourir », v. 11).

 

Les sirènes d’un mythe fondateur, L’Odyssée :

ð Le vers 11 indique que « la voix chante toujours ». Le déterminant (article défini

« la ») montre que cette voix est connue.

ð Le complément du verbe, « Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été » (v.

12), indique qu’il s’agit là du chant des sirènes (« la chanson lente d’un batelier,

v. 2).

ð Le néologisme (mot inventé) « incantent », cher à Apollinaire qui l’utilise à

plusieurs reprises dans Alcools, semble signifier : chanter une incantation, envoûter par le chant.

 

Les vers 11 et 12 peuvent donc aussi évoquer le chant des fées rhénanes, des naïades

germaniques ou des sirènes elles-mêmes. On devine ici un autre récit fondateur, celui de L’Odyssée d’Homère, dans lequel les sirènes, divinités marines, mi-femmes, mi-oiseaux, envoûtent les marins dont le navire se brise sur les rochers. Ulysse seul sut résister à leurs chants en se faisant attacher au mât après avoir bouché à la cire les oreilles de ses matelots, qui ainsi ne pouvaient pas entendre le chant des sirènes. Ce poème illustre donc le goût d’Apollinaire pour le mélange des inspirations (syncrétisme). Cette évocation du chant des sirènes en fin de troisième et dernier quatrain permet de relire l’injonction du poète à la deuxième strophe : il aurait réussi à oublier le chant originel du batelier (« Que je n’entende plus le chant du batelier », v. 2) pour entendre directement, dès la strophe 2, celui des sirènes.

 

La parole magique :

Enfin, le verbe « incanter » peut avoir une valeur métapoétique, en évoquant les origines du chant poétique : le mot latin carmina, qui signifie les « vers ; le chant magique », renvoie au pouvoir envoûtant du vers, entre incantation et enchantement. Aussi le chant peut-il renvoyer à celui du poète et désigner, de manière rétrospective, le poème en train de se terminer.

 

Une plainte morbide :

ð Mais ce chant s’est dégradé : la connotation morbide du vers 10 (« tombe en tremblant ») réapparaît ici avec le « râle-mourir » mis en valeur en fin de vers 11 ; elle est confirmée au vers 12 par le participe « brisé ». « Râle-mourir » est un néologisme, signifiant probablement : faire un bruit d’agonie comme en mourant ou même mourir dans un râle.

Le chant devient donc une plainte, une élégie, une complainte.

 

ð Avec la préposition « à » qui ici signifie « jusqu’à », on comprend que le batelier a chanté jusqu’à l’évanouissement de son chant dans un « râle », un bruit d’agonie : est-ce simplement l’effet de son éloignement sur le fleuve ou de son arrivée jusqu’à une autre rive ?

 

S’agit-il ici de désigner en même temps la disparition des sirènes et, symboliquement, celle du désir ? Ou d’annoncer la mort symbolique du poète par la fin du poème ?

 

Fin du poème, fin de la nuit d’ivresse :

ð Le dernier vers reprend le premier vers du poème, grâce au parallélisme formé par le sujet « Mon verre », suivi d’un groupe verbal (« s’est brisé ») et d’une comparaison (« comme un éclat de rire »).

ð Mais cet effet de boucle souligne une dégradation, un effet de chute : le verre qui était « plein » (v. 1) s’est maintenant « brisé » (v. 13), ce qui permet de mettre fin en même temps à la nuit d’ivresse et au poème.

 

La chanson du batelier et le chant des sirènes ont disparu : après le « râle » (v. 11), il ne reste plus du chant poétique qu’un « éclat de rire », comme si tout le poème n’avait été qu’une farce, une fable, une petite histoire.

L’effet de chute de ce dernier vers naît donc d’une rupture voire d’une destruction à plusieurs niveaux :

 

ð celle du verre « brisé »,

ð celle du rire « éclat »,

ð mais aussi celle du poème lui-même, qui s’arrête avant d’avoir pu être un sonnet (treize vers seulement et non les quatorze qu’on aurait pu attendre).

Ce dernier vers vient enfin rompre avec l’univers des légendes et du rêve, et signe, avec la réapparition du monde diurne, le retour à la réalité.

 

Un sonnet brisé :

ð Le dernier vers est polysémique. En effet, on retrouve au vers 13 le jeu sur l’homophonie du mot « verre », déjà présente au vers 1. Ici, le « verre brisé » évoque autant la nuit d’ivresse que le poème et le vers poétique, puisque par

ce vers 13 (chiffre fort symbolique d’ailleurs), nous avons un sonnet « brisé » :

il manque un vers pour retrouver les quatorze vers réglementaires du sonnet.

Apollinaire joue ici avec la forme traditionnelle et conventionnelle du sonnet, qu’il renouvelle en un « éclat de rire ».

 

CONCLUSION : Le pouvoir d’incantation, engendré par une parole poétique créatrice, semble être le premier acquis du poète. Il donne naissance à la puissance visionnaire. Dans « Nuit rhénane », la fonction du poète se résume à un néologisme : « incanter » (v. 12). L’incantation est la production de sortilèges, enchantement du monde : elle suscite un nouvel ordre des choses, étranger aux aperçus superficiels que donne l’expérience immédiate de la réalité.

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