Portrait de Giton, Les Caractères, VI, 83 Analyse

Analyse du Portrait de Giton, Les Caractères, VI, 83

Texte

Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules larges, l’estomac haut, la démarche ferme et délibérée. Il parle avec confiance ; il fait répéter celui qui l’entretient, et il ne goûte que  médiocrement tout ce qu’il lui dit. Il déploie un ample mouchoir et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin, et il éternue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et profondément ; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la promenade plus de place qu’un autre. Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux ; il s’arrête, et l’on s’arrête ; il  continue de marcher, et l’on marche : tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole : on ne l’interrompt pas, on l’écoute aussi longtemps qu’il veut parler ; on est de son avis, on croit les nouvelles qu’il débite. S’il s’assied, vous le voyez s’enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l’une sur l’autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps ; il se croit  du talent et de l’esprit. Il est riche.

Portrait de Giton, Les Caractères, VI, 83.

Analyse linéaire

Comment le portrait de Giton, homme riche et prétentieux, dénonce-t-il la supériorité de l’argent sur la vertu dans la société ?

 

I) Le portrait physique de Giton, homme en pleine santé

Giton est présenté comme un homme en pleine santé “ teint frais,”, “ visage plein”, “les joues pendantes”, “épaules larges”, “l’estomac haut”. 

De plus, sa description évoque également son assurance et sa détermination “ l'œil fixe et assuré”, “ la démarche ferme et délibérée.”. Cet homme sait ce qu’il veut et veut en assurer ceux qui l'entourent.

En outre, l’utilisation du champ lexical de la parole le place en position de supériorité comme s’il avait un savoir supérieur “ Il parle avec confiance”, “il fait répéter”, “ il ne goûte que  médiocrement tout ce qu’il lui dit.”. 

Cependant, le contraste entre la politesse et la grossièreté est également évoqué par certaines de ses actions “déploie un ample mouchoir” contrasté par “se mouche avec grand bruit”, “crache fort loin”, “il éternue fort haut”. Notons également qu’on observe l’ampleur, la grandeur et même l’idée de distance de tous ses mouvements/objets “ample”, “grand bruit”, “fort loin”, “fort haut”. Cela marque sa soi- disant supériorité au sein de l’espace social. 

Le champ lexical du sommeil évoque la source de sa santé; le sommeil est la source principale de l’énergie qu’il déploie pour paraître supérieur “Il dort le jour, il dort la nuit,”, “il ronfle en compagnie”. L’utilisation de l’adverbe “profondément” détermine l’intensité de son sommeil, qui est présenté comme lourd et donc réparateur. 

En plus de montrer le portrait d’un homme en bonne santé, la description physique et morale de Giton place celui-ci en position de supériorité dans l’espace social. 

 

II) La domination impolie de l’espace social par Giton

Giton est présenté comme le centre de l’attention, le meneur de jeu, celui qui autour duquel tout gravite “ Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux”. Notons que le participe présent “se promenant” marque une absence de temporalité. Cela prouve que cette situation est habituelle. Il se place en position de supériorité, même avec les personnes de même rang/statut social que lui “avec ses égaux”. 

Le parallélisme de construction “il s’arrête, et l’on s’arrête ; il  continue de marcher, et l’on marche” et l’euphémisme “ tous se règlent sur lui” le place au centre et aux commandes des actions. 

Le rapport de force avec ses égaux est démontré par la possession de la parole: lui “Il interrompt” et “il redresse ceux qui ont la parole”; en revanche lorsqu’il parle il doit être écouté de tous “ on ne l’interrompt pas”, “on l’écoute aussi longtemps qu’il veut parler”, “on est de son avis”, “on croit les nouvelles qu’il débite.”. L’utilisation du pronom “on” évoque la généralisation, et l’utilisation du présent à valeur de vérité générale marque un commentaire du narrateur : il dresse ici le portrait opposé à celui de l'honnête homme, modèle parfait au XVIIe siècle. 

Giton joue à l'honnête homme alors qu’il n’en n’est pas un. Il utilise des mimiques et des positions qui ne collent pas à son caractère : “ S’il s’assied, vous le voyez s’enfoncer dans un fauteuil”, “croiser les jambes l’une sur l’autre”, “ froncer le sourcil,”, “abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne”, “le relever ensuite”, “découvrir son front par fierté et par audace”. Il surjoue son rôle ce qui lui ôte toute crédibilité. Ses actions s’opposent “abaisser son chapeau”/ “le relever ensuite”= montre que toutes ses actions sont mises en scène, mais ridicules. 

En voulant jouer à l'honnête homme, Giton se révèle en réalité être un homme impoli, se plaçant en position de supériorité par rapport aux autres. Cette vanité est due à sa richesse qui le rend odieux. 

 

III) La richesse de Giton le rend odieux

Premièrement, le narrateur énumère tous les défauts qui s’opposent aux qualités de l'honnête homme, montrant ainsi que Giton joue un rôle pour attirer l’attention et laisser paraître qu’il est important: “enjoué, grand rieur,” évoque son attitude moqueuse, “impatient, présomptueux, colère” dénonce sa position de supériorité, il ne faut pas le faire attendre, “libertin, politique” l’utilisation de cet oxymore montre son aspect ridicule : il ne respecte pas les lois et agit comme bon lui semble, mais il ose parler politique et ose se placer en position de défenseur des lois. Enfin “mystérieux sur les affaires du temps” montre son ignorance sur les affaires importantes, car s’il n’en parle pas c’est qu’il n’en n’a pas la connaissance. 

Le narrateur démontre explicitement son apparence trompeuse avec “il se croit  du talent et de l’esprit.”. Le verbe prouve à lui tout seul qu’au fond de lui-même, Giton sait éperdument qu’il n’est pas un honnête homme, mais sa richesse donnée à la naissance lui est source d’un soi-disant mérite, donc il se persuade d'être un honnête homme. Il n’est en réalité que mensonge et  apparence trompeuse. 

Enfin, la dernière phrase de la remarque est la seule phrase qui évoque explicitement sa richesse “Il est riche”. C’est grâce à cette richesse que Giton peut se placer dans une position importante. Cette richesse lui permet de penser qu’il peut donc atteindre le statut de l'honnête homme. Cependant il se trompe, puisqu'il est tout l’inverse. Sa richesse l’aveugle et le rend donc odieux et méprisable, alors que celle-ci devrait le rendre honnête et humble. Le statut d'honnête homme est un don qu’il n’a pas; il essaye alors de paraître ainsi, mais toutes ses actions sont exagérées ce qui le rend ridicule. 


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