Analyse de L'ennemi de Baudelaire

Analyse de L'ennemi de Baudelaire

Poème

X - L'ennemi

 

Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,

Traversé çà et là par de brillants soleils ;

Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,

Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

 

Voilà que j'ai touché l'automne des idées,

Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux

Pour rassembler à neuf les terres inondées,

Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

 

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve

Trouveront dans ce sol lavé comme une grève

Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

 

- Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,

Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur

Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

 

Charles Baudelaire - Les Fleurs du mal

Etude linéaire

C’est un sonnet modifié. Les rimes croisées dans les quatrains à la place des rimes embrassées donnent une idée de combat, de lutte, ici c’est une lutte pour la vie.

“ténébreux orage” : romantisme

“Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage” : ce sont les émotions symbolisées par l’eau qui détruisent le poète

“Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils” : allusion au jardin d’Eden dont il a été chassé

L’allitération en [r] dans le deuxième quatrain évoque la difficulté de lutter contre le temps qui passe.

Les deux quatrains concentrent le récit de sa vie donc ça donne l’impression que le temps est passé si vite qu’il n’a rien construit.

 

1er tercet : les deux enjambements provoquent une accélération du rythme qui mime la fuite rapide du temps. Le poète dit encore qu’il est épuisé par la violence de ses émotions (symbolisées par l’eau de cette mer) “ce sol lavé comme une grève”, c’est un thème romantique. Baudelaire, poète mystique à la recherche du Salut, n’arrive pas à se connecter à Dieu : “Le mystique aliment qui ferait leur vigueur”, renvoie à la Bible puisque l’homme ne peut pas se nourrir que d’aliments terrestres, il a aussi besoin de spiritualité.

 

2ème tercet : Le poète personnifie la douleur en s’adressant à elle au discours direct avec le vocatif : “- O douleur ! ô douleur !” L’emploi du présent de vérité générale à la fin du sonnet en fait une maxime : “Le Temps mange la vie”, une leçon à l’attention de tous les hommes qui reprend le Carpe Diem de Ronsard dans un mode effrayant avec l’image des vers qui rongent le cadavre : “Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur” (cet Ennemi c’est le temps mais c’est aussi ainsi que le diable est nommé dans la Bible). Baudelaire termine sur l’image du vampire, récurrente dans le recueil Les Fleurs du mal : “Du sang que nous perdons croît et se fortifie !”

Commentaire composé

I) Un sonnet qui fait le bilan d’une vie 

Le sonnet comme choix d’une forme brève- Une strophe pour chaque partie de la vie, pour chaque saison- 1er quatrain pour la jeunesse, “ma jeunesse”. 2e quatrain pour la vieillesse, “tombeaux”. Perte d’inspiration, “j’ai touché l’automne des idées”. Un aspect du Spleen Baudelairien. 1er tercet pour l’espoir et la renaissance, “fleurs nouvelles”, “je rêve”. La vie du poète est marquée par des oppositions et des contrastes, non seulement sur le sens, mais aussi la forme. “orage” est associé avec “ravage” et “soleils” avec “vermeils”. 

Une métaphore du jardin et des saisons- tout d’abord le jardin dévasté, “le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage, qu’il reste dans mon jardin bien peu de fruits vermeils”. Le jardin est donc une métaphore de la création poétique et les fleurs et les fruits sont les poèmes. Les saisons qui se succèdent, tout d’abord l'été pour la jeunesse, “brillants soleils”. Puis l’automne et l’hiver qui ravagent et détruisent le jardin, “il faut employer la pelle et les râteaux pour rassembler à neuf les terres inondées”. Enfin le printemps, “fleurs nouvelles”. Ces saisons qui se succèdent sont la métaphore de la vie et du temps cyclique que nous trouvons dans la nature. 

Le dernier tercet qui se détache des autres, une allégorie du temps.

Ce temps menace la vie, il est personnifié en un monstre dévorateur, un vampire, “Le Temps mange la vie”, “Et l’obscur Ennemi nous ronge le coeur du sang”. Donc un autre aspect du Spleen. 

 

II) Le lyrisme et les tourments du poète 

Le sonnet comme forme lyrique- Marques de la première personne du singulier, “ma” et “mon”. Les doutes et craintes du poète sont traduites par une ponctuation expressive, “!” et des questions et l’apostrophe lyrique, “O”. 

Une allégorie du travail du poète et son inspiration- Dans le deuxième quatrain, ou il y a une perte d’inspiration= l’automne des idées. Le travail poétique = pelle et râteaux. 

Un désespoir et le spleen qui gagne- rappel de la condition humaine, tous les hommes sont soumis au temps, ils sont impuissants face au temps. Première personne du singulier, tous les hommes en général, “nous”. Le spleen gagne à la fin, il n’y a plus d’espoir possible. 

 

Conclusion : Un sonnet qui relève des aspects du Spleen Baudelairien, la perte d’inspiration et le temps. Ceci est démontré dans ce sonnet qui fait le bilan d’une vie et qui exprime les tourments du poète grâce à un registre lyrique. Nous pouvons voir que la difficulté de la création poétique est un élément important dans le poème l’Albatros, de la section Spleen et Idéal. 


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